W.G. Sebald, Patrick Deville et Tanguy Viel : du bon voisinage

Dr Cyclops (1940), film de Ernest B. Schoedsack

Devenir lecteur est l’œuvre d’une vie. Non pas seulement lire des livres, mais lire la bibliothèque, les grands morts et les contemporains, emprunter les chemins de traverse, découvrir les connexions secrètes, les souterrains cachés qui relient les textes.

Patrick Deville, L’étrange fraternité des lecteurs solitaires, Seuil, p. 40-41

Quelquefois, par fatigue ou bien au contraire par sagesse peut-être, la tentation est grande de s’en tenir là, à la simple collecte ou collection, dans une sorte, pourquoi pas, de journal qui serait tout autant fragments de pensées, spectres de récits, simples atmosphères, teintes résolues en paragraphes, sursauts de souvenirs et opinions variées, esquisses sans suite, bref, le rêve d’une écriture qui serait pure divagation rendue à l’anonymat du monde et qui suivrait le cours changeant, contemplatif, découvreur, de l’esprit, comme un gigantesque album.

Tanguy Viel, Boîte noire, Éditions de l’IMEC, p. 26-27

Car tout notre travail, au bout du compte, repose uniquement sur des idées, des idées qui se transforment continuellement au fil du temps.

W.G. Sebald, Les Anneaux de Saturne, Actes Sud, « Babel », p. 288
crédit : photo de l’auteur

Le hasard des lectures et la coïncidence des sorties

Début octobre, je lis Les Anneaux de Saturne (1995) de W.G. Sebald, dans la traduction par Bernard Kreiss pour Actes Sud de 1999 reprise en poche dans la collection Babel.

En même temps que je le lis, j’achète et lis d’une traite (c’est très court) Boîte noire de Tanguy Viel, publié en août 2019 aux Éditions de l’IMEC dans la collection « Diaporama », qui « invite les écrivains à parler de leur travail en s’appuyant sur les images de leur choix ».

Les deux livres que je lis semblent se parler, par la forme, parce que le petit livre de Viel est régulièrement scandé par des photographies, comme le livre de Sebald (qui s’était fait une spécialité de ce dispositif et qui est en partie célèbre pour ça), dont je sais que Tanguy Viel l’admire.

Puis j’achète et lis Amazonia de Patrick Deville, paru au Seuil en août de cette année. Puis j’achète et lis Icebergs, aux éditions de Minuit, de Tanguy Viel qui vient de paraître. Et puis j’achète et lis L’étrange fraternité des lecteur solitaires, toujours au Seuil, de Patrick Deville, paru en août.

Je n’aurais pas, jusque là, songé à rapprocher ces deux écrivains français contemporains que sont Tanguy Viel et Patrick Deville, que je lis tous deux (systématiquement pour Viel, plus irrégulièrement, à tort, pour Deville) et que j’aime tous deux, depuis longtemps.

Mais cette année tous les deux publient, en un mois pour Deville, à deux mois d’intervalle pour Viel, deux livres. Un livre, disons, « de taille », chez leur éditeur habituel (Minuit pour Viel, Seuil pour Deville), comme qui dirait accompagné d’un autre livre, très petit, un opuscule, qui n’est pas de la fiction, pas plus que les deux plus « gros » (ce qui n’est pas nouveau pour Deville, qui poursuit sa série Abracadabra, mais qui l’est davantage pour Viel, qui s’essaye à l’essai – disons à l’essai grand format, puisqu’il avait déjà publié de courts textes moins fictionnels, comme l’indispensable Hitchcock par exemple sur la cinéphilie), mais qui semblent liés à ces derniers, les petits liés aux gros, comme des ajouts, des commentaires, une coulisse, quelque chose de plus intime peut-être, de plus secret, de l’ordre du miroir tendu directement à soi-même, qui va avec.

Or en lisant ces quatre livres, en même temps que je finissais de lire celui de W.G. Sebald, je m’aperçois qu’ils seront difficiles à dissocier désormais. Ces livres communiqueront peut-être toujours dans ma bibliothèque personnelle, liés par des connexions plus ou moins secrètes mais bien réelles.

Et il faudrait réaliser une sorte de carte mentale pour établir ces connexions, comme celle que semblent dessiner la couverture et la quatrième de couverture du Boîte noire de Viel (voir photo ci-dessus).

Les connexions (carte mentale sans carte), à commencer par la forme du texte

D’abord, donc, la ressemblance du calendrier et du geste éditorial de Viel et Deville. Ensuite, la forme du collage texte/photographie de Sebald et de Boîte noire, le texte dans ces phrases longues, houleuses et complexes, d’une construction patiente, et les photographies en noir et blanc, entre deux blocs. La forme de l’essai aussi, qui rapproche les deux petits opuscules de nos deux contemporains. Mais aussi celle du « roman » bâti sur le déplacement, le mouvement, et le récit mêlé du voyage de l’auteur (avec l’importance des paysages contemplés et traversés) et des vies passées que ce voyage fait ressurgir, qui relie Les Anneaux de Saturne (où Sebald parcourt la Côte Est de l’Angleterre et raconte les chapitres de l’Histoire et les vies humaines que cette côte contient dans son sol, et son paysage, encore) et Amazonia de Patrick Deville, qui, comme à son habitude, « bricole ses petites histoires », mêle le récit de ses propres pérégrinations (ici la remontée du fleuve Amazone depuis l’Atlantique jusqu’au Pacifique) aux vies superposées de grands explorateurs, écrivains, cinéastes, et autres en privilégiant cette fois-ci le schéma père-fils/fille.

Mais sur cette carte mentale, il faudrait aussi mentionner, en vrac et sans ordre, les Essais de Montaigne, primordiaux chez Viel qui s’inscrit dans leur continuité, importants chez Deville qui évoque la rencontre entre Montaigne et les Indiens à Rouen ; ou bien Joseph Conrad, ou bien Casement, racontés tous deux aussi bien par Sebald que par Deville. Beckett aussi, présent sur une photographie dans le Boîte noire de Viel et, à travers la photographie qu’en fit Lütfi Özkök en 1961 présente dans Corps du roi de Michon (fabuleux texte sur le visage incroyable de Beckett et le saccus merdae de l’écrivain-roi), auquel Deville rend hommage au sein du premier texte de L’étrange fraternité des lecteurs solitaires.

La folie (de l’exploration, du journal, de la bibliothèque, de la citation)

Il faudrait qu’apparaisse Fizcarraldo et Herzog, présents chez Viel comme chez Deville ; mais aussi l’idée de Fitzcarraldo, c’est-à-dire de l’obsession absurde mais vitale et qui confine à la folie, qui est partout dans ces livres, qui est chez Sebald par exemple, dans les pages sur Alec Garrard, à Yoxford, et son travail interminable sur une maquette du temple de Jérusalem en constante extension, de dix mètres carrés déjà, dans une grange, et à laquelle il apporte :

des transformations incessantes […] chaque fois que [ses] recherches aboutissent à de nouveaux résultats […]

[…] un travail échappant à toute norme, un bricolage à la fois absurde et inutile […]

W.G. Sebald, Les Anneaux de Saturne, Actes Sud, « Babel », p. 286, 287

Chez Deville, outre le personnage de Fitzcarrald, il y a Raymond Maufrais, disparu après s’être lancé un :

pur défi inutile (…) être le premier à traverser l’Amazonie de la Guyane au Brésil, établir la jonction Cayenne-Belém par les monts Tumuc Humac, qui tracent la ligne de partage des eaux entre les deux bassins. C’est environ deux mille kilomètres à vol d’oiseau.

Patrick Deville, Amazonia, Seuil, p. 179

Et le père de Raymond, Edgar Maufrais, qui passe sa vie à chercher son fils, accomplit l’exploit dont ce dernier rêvait sans jamais cesser de croire qu’il le retrouvera :

De 1952 à 1964, enfermé dans son obsession jusqu’à la folie, avec un acharnement qui provoque autour de lui une incompréhension croissante (…)

Au cours de ses vingt-deux expéditions, il a effectué trois fois cette jonction de l’Amazone à la Guyane pour laquelle son fils est mort. Mais lui n’y croit toujours pas.

Patrick Deville, Amazonia, Seuil, p. 181-182
The Lost City of Z (2016), film de James Gray

Chez Viel, il y a l’évocation du Facteur Cheval et de son palais, dans Boîte noire, qui fait écho à la maquette d’Alec Garrard chez Sebald, mais c’est surtout, dans Icebergs, la folie du diariste, chez Guérin, chez Amiel avec son journal de 16 840 pages, ou chez le recordman du genre, Robert Shields :

révérend de son état, et qui a composé entre 1971 et 1997 un journal de plus de trente-sept millions de mots, soit environ six fois la somme déjà folle d’Amiel.

Contraint d’arrêter à la suite d’une attaque cérébrale et conscient de l’ampleur de son projet, Robert Shields a remis lui-même à la Washington State University la totalité de ses pages dactylographiées , soigneusement rangées en quatre-vingt-quatorze boîtes d’un pied chacune, soit une longueur totale de trente mètres linéaires qui courent le long des allées de la salle des manuscrits et qu’aucun éditeur n’a encore pris le risque de publier. Il faut dire que le contenu des pages de Shields, faites d’observations systématiques des faits et gestes de lui-même établies toutes les cinq minutes, prêt à nous rappeler à chaque instant à l’épaisseur physique de notre corps, ce journal clinique, donc, n’a pas grand-chose à voir avec les envolées lyriques d’Amiel et il n’est pas sûr que la publication intégrale de ses papers apporte au lecteur la justification de leur mise au jour.

Tanguy Viel, Icebergs, Éditions de Minuit, p. 66-67

Mais c’est la folie de la bibliothèque aussi (qui est là chez Deville et chez Sebald, la folie borgesienne de Babel), qui touche l’historien d’art Aby Warburg, lequel fait un passage en asile psychiatrique, et que Viel (qui dans ses deux livres de l’année parle de son combat contre la fuite des idées, du sentiment d’échec dans la lutte pour les retenir et les restituer, et de la compilation de citations – rejoignant Deville qui parle à un moment de son recueil de textes courts de l’envie de composer « un recueil des textes amis » – même si le rapport de Viel à la citation est plus douloureux, au centre de ses préoccupations du moment, car c’est un écrivain plus qu’inquiet que nous lisons ici), que Viel donc aime, Warburg :

(…) parce qu’il a passé sa vie à ranger des fiches et des livres, à fabriquer une bibliothèque, à regarder des timbres à la loupe, à faire des albums, à coller des images les unes à côté des autres, comme un enfant qui classe et range ses collections et s’émerveille infiniment de les manipuler, de les organiser sans cesse, pourvu que par cet usage des heures et des images il finisse par croire s’y retrouver, en un agencement de pensées dont la vertu, s’il doit y en avoir une, sera de s’épanouir dans le montage d’elles et selon la seule règle, par ailleurs warburgienne, d’un « bon voisinage ».

Tanguy Viel, Icebergs, Éditions de Minuit, p. 48-49

Et on lit un texte parent de celui de Viel chez Sebald presque 25 ans en arrière, qui évoque la figure de Thomas Browne ainsi :

A l’instar des autres écrivains du XVIIe siècle anglais, Browne est constamment lesté de toute son érudition, un fonds colossal de citations comprenant les noms de tous ceux qui ont fait autorité avant lui (…)

Et cependant, dit Browne, chaque connaissance est environnée d’une obscurité impénétrable. Nous ne percevons que des lueurs isolées dans l’abîme de notre ignorance, dans l’édifice du monde traversé d’épaisses ombres flottantes. Nous étudions l’ordre des choses mais ce qui inspire cet ordre, dit Browne, nous ne le saisissons pas.

W.G. Sebald, Les Anneaux de Saturne, Actes Sud, « Babel », p. 29

Dernier paragraphe qui semble décrire le livre de Sebald lui-même.

Ce souci de recomposer la bibliothèque est là aussi chez Deville, qui rapproche par exemple Lowry et Lawrence via une adresse commune, Burroughs et Hemingway sous un même tropique, ou Desnos et Artaud à bord d’un même navire.

Les anges (ou indiens) bleus de la mélancolie

Chez Viel, c’est une cause de souci, d’inquiétude, de peur de devenir fou (comme le maquettiste Alec Garrard, que sa propre famille prend pour un dément jusqu’à ce que des scientifiques viennent voir son modèle hallucinant de précision du temple de Jérusalem pour en apprendre plus sur leur propre sujet de recherche). Et de mélancolie. On pourrait aussi les rapprocher par là, ces livres, tiens. C’est elle, au cœur du premier texte d’Icebergs, « Le mal par le mal », qui conforte Viel dans son « amour de l’étude », à la suite de la poétesse Christine de Pisan :

Je me souviens très bien que c’est cela même que j’espérais à mon tour en me lançant sur ces chemins si empruntés : capturer cette sorte de vide qui travaillait en dessous de mon sol et l’ébranlait sans cesse. Le capturer même, c’était le faire taire dans un livre, l’enclore une bonne fois pour toutes, comme le génie dans la théière, et puis quitter ensuite, pour toujours si possible, ses parages marécageux.

Tanguy Viel, Icebergs, Éditions de Minuit, p. 13

Si Deville évoque plutôt, à plusieurs reprises et de très belle façon, les rares instants d’intense bonheur, la pure allégresse de vivre, d’un joie sans tache, qui émaillent une vie, et les rattache à une nostalgie sans regret, purement mélancolique, la mélancolie est partout dans Les Anneaux de Saturne de Sebald. Notamment dans ces très belles lignes à propos du poète Edward FitzGerald :

En cette solitude, il demeurait, comme ses lettres en témoignent, d’excellente composition, même s’il lui arrivait assez souvent d’être assailli par ces mêmes diables bleus de la mélancolie – ainsi les appelait-il – qui, de nombreuses années auparavant déjà, avaient anéanti sa sœur, la belle Andalusia.

W.G. Sebald, Les Anneaux de Saturne, Actes Sud, « Babel », p. 243

Où l’on croit retrouver sous une forme métaphorique les fameux « indiens bleus » de La Jangada de Verne que Deville mentionne dès le deuxième fragment d’Amazonia. Et on peut penser que c’est la mélancolie qui pousse tous ces explorateurs, tous ces demi-fous, à s’enfoncer dans la jungle, comme Deville le suggère :

(…) ces Blancs, qui n’avaient plus le prétexte de la conquête brutale ou de la colonisation, s’étaient emparés de l’étendard de la science anthropologique pour parvenir à atteindre cet épuisement physique que peut-être ils cherchaient avant tout, cet égarement jusqu’à la folie (…)

Patrick Deville, Amazonia, Seuil, p. 177
Caspar David Friedrich, Le Moine au bord de la mer (1808-1810)

La mélancolie passe aussi par le paysage. Par l’impressionnante quantité de paysages plus ou moins désertiques, désolés, que Sebald rencontre tout au long de son parcours, dont on retrouve quelque chose dans la description de la plaine de la Beauce que fait Viel dans Boîte noire.

Et si elle est dans les paysages, la mélancolie passe aussi par les photographies chez Sebald, et par l’impressionnante quantité de mentions du silence dans ce texte, de l’instant, pas plus long qu’une seconde, et de l’immobile, dont on tente à toute force de s’extirper, par où le texte dialogue avec l’ontologie même de la photographie qui habite la page avec le texte, marque des pauses dans la lecture et la hante en quelque sorte. Quelques exemples parmi tant d’autres :

Une seconde d’effroi, comme je le pense souvent, et toute une époque est révolue. (p. 44)

La grève, dehors, s’étirait entre chien et loup, et rien ne bougeait, ni dans l’air ni sur terre ni sur l’eau. Les vagues déferlantes elles-mêmes, blanches comme neige, me paraissaient immobiles. (p.57)

(…) j’avais beau presser le pas, je n’avançais pas davantage que l’invisible navigateur fantôme à bord de sa barque immobile. (p. 83)

Et durant l’éternité de la seconde d’effroi où cette image me traversa, il me sembla qu’un tressaillement avait parcouru les pieds de l’homme, on aurait dit un pendu au moment du trépas. A présent, en tout cas, il était totalement immobile, et la femme aussi était immobile, inerte. (p. 87)

(…) il se passa un long moment avant qu’elle ne parvînt à se délivrer de son immobilité et à faire un pas sur le côté (…) (p. 248)

Tout autour de moi régnait un silence de mort, pas un souffle dans l’air, pas un chant d’oiseau, pas un froissement, rien (…) j’avais l’impression de faire du surplace. (p. 271)

La journée était maussade, étouffante et le calme si plat que même les épis de l’herbe gracile de la lande se tenaient parfaitement immobiles (…) L’instant infime où la paralysie qui s’était emparée de lui se mua en mouvement panique de fuite était aussi l’instant où sa peur me traversa. Avec une netteté inconcevablement inaltérée, je revois ce qui s’est passé à cet instant d’effroi qui dura à peine une fraction de seconde. (p. 276-277)

(…) on ne percevait pratiquement plus aucun son vivant. (p. 313)

W.G. Sebald, Les Anneaux de Saturne, Actes Sud, « Babel »

Des visions

Comme la photographie appelle si souvent l’écriture (chez Rimbaud déjà, chez Barthes, chez Guibert, chez Duras, Ernaux et d’autres), le paysage, d’autant plus quand il est désert, silence, immobilité, est une plaque sur laquelle des visions s’impriment, comme des mirages, une page sur laquelle écrire en superposant les couches du temps à même la surface plane et découpée, par un cadre, dans l’espace.

Alors on trouve chez Sebald, comme chez Deville (qui usa déjà souvent de ce procédé d’écriture, par exemple dans Peste et choléra en 2012), cette vision du passé, où écrire des vies bien réelles c’est aussi les réinventer (d’où sans doute ce mot « roman » sur Amazonia, qui en trompera plus d’un), comme l’a fait Echenoz (et ce fut toute une mode avec Carrère, Forest ou Vuillard). Et la vision est là, qui rejoue les vies passées, chez Sebald, quand il parle de Józef Teodor Konrad Korzeniowski, aka Joseph Conrad (je souligne) :

Je le vois, par exemple, se tenir sur la jetée où une fanfare joue justement, en guise de musique de nuit, l’ouverture de Tannhäuser.

W.G. Sebald, Les Anneaux de Saturne, Actes Sud, « Babel », p. 137

Ou quand Deville fait apparaître le scribe de ce fou de Lope de Aguirre (je souligne) :

Le scribe terrorisé consigne tout, affolé, trempe la plume, rédige à grande vitesse les propos parfois incohérents. On le voit assis dans une pièce sombre du fortin à la lueur des torches dont les reflets jouent sur l’armure d’Aguirre qui marche devant lui, lève les bras, invective, manière d’halluciné médiéval et de libérateur moderne (…)

Patrick Deville, Amazonia, Seuil, p. 153

Ou même quand Tanguy Viel, à un moment, dans son recueil d’essais Icebergs, ne peut s’empêcher d’imaginer une scène typique de ses fictions, quand il réinvente, teintée de roman d’aventure (il parle de Stevenson mais on croit relire une scène de L’Absolue perfection du crime ou d’Insoupçonnable), en fait surtout de films noirs (avec tous ces jeux d’ombre et de lumière, grand cinéphile qu’il est), l’arrivée des caisses de livres de Warburg en Angleterre :

Je me demande quel rangement fut opéré pour disposer les livres dans les six cents caisses de bois de leur déménagement, et comme ils devaient étouffer dans ces lourds abris cloués où ils cohabitaient plusieurs semaines, le temps de traverser la mer du Nord et remonter la Tamise, avant d’être accueillis sur le sol anglais. J’essaye d’imaginer les caisses embarquées une à une, comme des produits de contrebande, quelque chose comme dans un roman de Stevenson, où les hommes se font des signaux de lumière dans le silence de la nuit, se cachant à l’ombre des grands paquebots, là, sous un ciel de lune, chaque caisse déposée dans une barque glissant silencieusement sur les eaux du port de Hambourg, avec le bruit des rames très doucement enfoncées dans l’eau pour ne pas alerter les soldats ou veilleurs qui balaient le fleuve de leurs torches inquiètes, comme si on transportait là des dossiers secrets qui allaient renverser l’ordre du monde. Et d’une certaine manière, c’était vrai, c’est ce que faisait Warburg, il renversait l’ordre du monde.

Tanguy Viel, Icebergs, Éditions de Minuit, p. 50-51

Le bateau-livre

Et puisque dans cet extrait il est question de bateaux, on peut aussi entrer par là dans ce pan de la bibliothèque : la mer et le livre comme navire. J’évoquais en début de semaine des questions très proches, celles de la maison et du bateau, et de la façon d’habiter un navire comme métaphore possible de l’écriture, à travers les cas de Dickens et London. Chez Viel et Deville, le livre est à nouveau assimilé au navire. Et là encore le rapport à leur propre livre est assez contraire. Il se joue sur le mode de l’échec dès l’incipit d’Icebergs :

Les vrais livres ont quelque chose de marin, ils sont conçus pour tenir la mer, la contredire même jusqu’à un certain point, à force de fendre les flots, traverser la vague et puis, si possible, avec souplesse retomber dans son creux, armés qu’ils sont de varangues invisibles qui tiennent la coque et l’empêchent de plier. Les vrais livres conservent le long de leur parcours cette résistance à la déformation qui permettra à tous d’être déposés là-bas, de l’autre côté de la fable, déplaçant à la surface de l’eau la masse calculée de leur volume. En ce sens, ce qui suit n’est pas un vrai livre : pas de coque ni d’épontille, encore moins d’étrave pour déchirer aucune mer. Cet ouvrage, à la limite, est un posson, mais plutôt même, une algue.

Tanguy Viel, Icebergs, Éditions de Minuit, p. 7

Alors que chez Deville, ce rapport se joue sur un ton beaucoup plus heureux, lorsqu’il trouve dans la cabine d’un bateau la quasi-intégralité du livre qu’il est en train de composer, comme si ce dernier se matérialisait sur les murs du navire, dans des photos qui appellent à en imaginer une autre et, une fois de plus, les livres d’une bibliothèque de bord : sorte d’épiphanie absolue, où soudain, d’être un livre, le bateau (celui qui reste à quai, comme dans David Copperfield) décolle, prend le large :

D’un coup et de manière vertigineuse, comme si le navire brusquement s’était éloigné du quai et prenait la bourrasque, j’étais devant toutes les histoires et tous les personnages que je transportais : aux murs étaient accrochées des photographies en noir et blanc prises par Roger Casement et d’autres par Julio César Arana. Dans la bibliothèque se côtoyaient les éditions de la relation du voyage de La Condamine aux dix-huitième siècle (…) Je consignais dans un carnet l’inventaire fabuleux du trésor flottant. (…) Le gardien avait enclenché la batterie électrique. Sur le pont supérieur un gramophone à pavillon jouait Verdi en sourdine. Il me semblait à présent que nous avions entrepris ce voyage pour atteindre ce navire, que je n’aurais pourtant jamais découvert sans la curiosité de Pierre, et que cette photographie imaginaire de la petite bande, c’est sur le pont de l’Ayuapua qu’il convenait de la composer, d’assembler côte à côte devant l’objectif Herzog et Casement, Vaca Diez et Fitzcarrald, Lampion et Maria Bonita, Jagger et les personnages de Jules Verne, Moravagine et l’Indien Ipavu, Humboldt et Bonpland.

Patrick Deville, Amazonia, Seuil, p. 218-219
Charles Sheeler, Wind, Sea and Sailing (1948)

D’ailleurs, sur cette question du navire et du livre, Deville, dans une autre très belle page, répond au problème qu’il pose lui-même au début du fragment « Aux amis » dans L’étrange fraternité des lecteurs solitaires (et donc Stevenson pourrait faire, lui aussi, le pont avec Viel, comme on a vu) :

Des écrivains bougent. Pas tous. Ceux-là suivent le conseil de Robert Louis Stevenson, « La grande affaire est de bouger » (…)

Patrick Deville, L’étrange fraternité des lecteurs solitaires, Seuil, p. 49

La question de l’amour de l’étude, posée par Viel, de l’écrivain qui ne bouge pas, qui creuse encore et encore, traque l’idée juste, d’un livre le voisin, recompose le labyrinthe de Borges, bricole sa bibliothèque sans fin, cite et compile, comme Montaigne en sa tour dans Icebergs, trouve une piste de solution ici, à condition d’avoir un peu de pognon et pas trop le mal de mer :

Du temps que les écrivains étaient plus riches, certains parmi lesquels Verne et Stevenson, London et Simenon, achetèrent navires, recrutèrent équipages, installèrent à bord leur bibliothèque et leur table de travail, ordonnèrent qu’on levât l’ancre, regardèrent par les hublots défiler devant eux la gloire du monde. La cabine de navire permet de concilier la chambre pascalienne et le spectacle du paysage : allongé, je passais le plus clair de mon temps à lire puis, levant les yeux de la page, voyais glisser des arbres, des clairières, des oiseaux, parfois une pirogue de pêcheurs à la senne ou un cargo.

Patrick Deville, Amazonia, Seuil, p. 158

L’éphéméride

Le bon voisinage peut donc bien naître par le navire, par le tropique, par l’adresse, par l’espace et la géographie, mais il peut aussi naître par le temps, par exemple par l’éphéméride. Souci commun à Sebald, qui termine quasiment son livre ainsi :

Nous sommes aujourd’hui, alors que je mets la dernière main à ces notes, le 13 avril 1995. C’est Jeudi saint, le jour du lavement des pieds et la fête des saints patrons Agathon, Carpus, Papylus et Hermengild. Il y a trois cent quatre-vingt-dix-sept ans jour pour jour, Henri IV publiait l’édit de Nantes ; il y a deux cent cinquante-trois ans le Messie de Haendel était joué pour la première fois à Dublin ; il y a deux cent vingt-trois ans, Warren Hastings était nommé gouverneur du Bengale ; il y a cent treize ans, la Ligue antisémite était créée en Prusse et il y a soixante-quatorze ans avait lieu le massacre d’Amritsar où le général Dyer faisait ouvrir le feu, pour l’exemple, sur une foule insurgée de quinze mille personnes réunies sur la place connue sous le nom de Jallianwala Bagh. (…) Et pour finir, ce Jeudi saint, 13 avril 1995 – ce que nous ne savions pas encore ce matin – est aussi le jour où le père de Clara a quitté la vie peu après avoir été transporté à l’hôpital de Cobourg. Songeant, une fois encore, à l’instant même où j’écris ces lignes, à notre histoire presque exclusivement constituée de calamités, il me vient à l’esprit que le port de lourdes parures de taffetas noir ou de crêpe de Chine noir par les dames de la haute société passait autrefois pour la seule expression convenable du deuil le plus profond.

W.G. Sebald, Les Anneaux de Saturne, Actes Sud, « Babel », p. 343, 343, 345

et à Deville, qui vers la fin d’Amazonia, évoque la date si cruciale dans sa propre histoire du 21 février, et qui écrit :

Et cette date, depuis vingt-deux ans, me faisait tressaillir lorsque je la rencontrais au hasard : le 21 février 1541, l’expédition de Gonzalo Pizarro quittait la ville de Quito à la recherche de l’Eldorado. Le 21 février 1924, Cendrars, depuis un mois au Brésil, y donnait sa première conférence : « La poésie moderne française ». Le 21 février 1928, Michaux en Équateur écrivait dans son journal : « Arrivée à la ferme de Guadalupe ». Le 21 février 1934, Sandino était assassiné à Managua par les sbires de Somoza. Le 21 février 1942, Zweig et Lotte s’apprêtaient à avaler le soir même la petite fiole de poison. Il faisait jour à présent. Le 21 février 1888, Vincent Van Gogh arrivait en Provence, à trente-quatre ans. Ce jour-là, c’était le treizième anniversaire d’une gamine arlésienne, Jeanne Calment. Elle allait vivre longtemps. Ce 21 février 1997, alors que j’entamais le projet Abracadabra, elle fêtait son cent vingt-deuxième anniversaire. En cette année 2019, des gériatres russes mettaient en doute la longévité de cette doyenne de l’humanité.

Patrick Deville, Amazonia, Seuil, p. 260

Or, en ce 7 novembre 2019, paraît un livre intitulé Dans la nuit du 4 au 15 chez Quidam, signé Didier Da Silva, avec une préface de Jean Echenoz, dont le dispositif repose précisément sur cette question de l’éphéméride, et dont je sais déjà qu’il évoque aussi, forcément, Jeanne Calment, mais sans doute aussi – quoique je n’en suis pas absolument certain – bien des noms déjà cités dans les livres de Sebald, ou de Tanguy Viel, ou de Patrick Deville.

Toute la question sera de savoir, quand je l’aurai lu, si, pour moi, pour ma bibliothèque, il fera partie de ce bon voisinage-là, ou bien d’un autre, mais lequel ?


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