‘Histoire d’une montagne’ (1880) d’Élisée Reclus : l’intimité de la roche, de l’insecte et du brin d’herbe

crédit : photo de l’auteur

Histoire d’une montagne (édition Babel chez Actes Sud de 1998), fit suite à Histoire d’un ruisseau du même Élisée Reclus, publié en 1869 (disponible dans la même édition), dont la lecture doit venir en premier, et fut pensé lui aussi, à l’époque, à destination des jeunes lecteurs vainqueurs de quelque prix dans les écoles de Paris. Découpé en strates, en étapes, en « tableaux qui se sont gravés dans ma mémoire lorsque je parcourais les montagnes » disait Reclus, nommés « Les sommets et les vallées », ou « La destruction des cimes », « La moraine et le torrent » ou  » Le libre montagnard », ce livre, qui est celui d’un grand écrivain autant que d’un géographe, d’un enseignant et d’un anarchiste, est une suite de pensées, d’observations, d’études géographiques, de méditations sur l’éducation ou la morale, de critique des villes et du tourisme, mais, surtout, de descriptions poétiques d’une grande beauté et d’une précision rare des majestés alpines.

Si, dès mes premiers pas dans la montagne, j’avais éprouvé un sentiment de joie, c’est que j’étais entré dans la solitude et que des rochers, des forêts, tout un monde nouveau se dressait entre moi et le passé ; mais, un beau jour, je compris qu’une nouvelle passion s’était glissée dans mon âme. J’aimais la montagne pour elle-même. J’aimais sa face calme et superbe éclairée par le soleil quand nous étions déjà dans l’ombre ; j’aimais ses fortes épaules chargées des glaces aux reflets d’azur, ses flancs où les pâturages alternent avec les forêts et les éboulis ; ses racines puissantes s’étalant au loin comme celles d’un arbre immense, et toutes séparées par des vallons avec leurs rivelets, leurs cascades, leurs lacs et leurs prairies ; j’aimais tout de la montagne, jusqu’à la mousse jaune ou verte qui croît sur le rocher, jusqu’à la pierre qui brille au milieu du gazon.

p. 18

Ce que j’appris, je le dois à la collaboration de mon berger, et aussi, puisqu’il faut tout dire, à la collaboration de l’insecte rampant, à celle du papillon et de l’oiseau chanteur.

Si je n’avais passé de longues heures, couché sur l’herbe, à regarder ou à entendre ces petits êtres, mes frères, peut-être aurais-je moins compris combien est vivante aussi la grande terre qui porte sur son sein tous ces infiniment petits et les entraîne avec nous dans l’insondable espace.

p. 20
crédit : photo de l’auteur

Pour nous, malheureux citadins, qui sommes condamnés à une atmosphère souillée, qui recevons dans nos poumons un air tout chargé de poisons, respiré déjà par des multitudes d’autres poitrines, ce qui nous étonne et nous réjouit le plus, quand nous parcourons les hautes cimes, c’est la merveilleuse pureté de l’air. Nous respirons avec joie, nous buvons le souffle qui passe, nous nous en laissons enivrer. C’est pour nous l’ambroisie dont parlent les mythologies antiques. A nos pieds, loin, bien loin dans la plaine, s’étend un espace brumeux et sale où le regard ne peut rien discerner. Là est la grande ville ! Et nous pensons avec dégoût aux années pendant lesquelles il nous a fallu vivre sous cette nappe de fumée, de poussière et d’haleines impures.

p. 76

L’été, je vais dans les Alpes. C’est là, le plus souvent, que je lis Élisée Reclus. Lire ses pages sur les ruisseaux, les montagnes, les névés, les prairies, les cascatelles, les insectes, les fleurs, les arbres, les nuelles, la roche, les pâturages, les animaux, les bergers ou le soleil des Alpes dans les Alpes grandit encore, pour moi, cette lecture, et le plaisir de la justesse des mots de l’écrivain s’accroît de jouir tout autour de soi du ravissement de ce qu’il décrit si bien.

Le soir, après le coucher du soleil, la pyramide se montre dans sa beauté la plus pure et la plus splendide à la fois. Le reste de la terre est dans l’ombre, le gris du crépuscule voile les horizons des plaines ; l’entrée des gorges est déjà noircie par la nuit. Mais là-haut tout est lumière et joie. Les neiges, que regarde encore le soleil, en réfléchissent les rayons roses ; elles flamboient, et leur clarté paraît d’autant plus vive que l’ombre monte peu à peu, envahissant successivement les pentes, les recouvrant comme d’une étoffe noire. A la fin, la cime est seule assez haute pour apercevoir le soleil par-dessus la courbure de la terre ; elle s’illumine comme d’une étincelle ; on dirait un de ces diamants prodigieux qui, d’après les légendes hindoues, fulguraient au sommet des montagnes divines. Mais soudain, la flamme a disparu, elle s’est évanouie dans l’espace. Qu’on ne cesse de regarder pourtant : au reflet du soleil succède celui des vapeurs empourprées de l’horizon. La montagne s’illumine encore une fois, mais d’un éclat plus doux. La roche dure ne semble plus exister sous son vêtement de rayons ; il ne reste qu’un mirage, une lumière aérienne ; on croirait que le mont superbe s’est détaché de la terre et flotte dans le ciel pur.

p. 77 et 78

L’an passé, je me souviens avoir lu l’extrait qui précède dans la journée, et l’avoir relu le soir venu, quand à l’extérieur se déployait très exactement le spectacle qu’il raconte. Et l’accumulation des « ; » (fréquents chez Reclus), qui donne dans cet extrait le sentiment que Reclus l’écrit sur le vif, prenant ses notes en face et au moment même où cela se passe sous ses yeux, parant au plus pressé, par ces fragments de phrases bousculés, impossibles à séparer par des points sans risquer de briser la continuité des métamorphoses du ciel en temps réel, se rejouait pour moi tandis que je relisais l’extrait le livre tendu loin devant moi, au-devant du ciel des Alpes qui, au présent, se transformait dans le temps de sa description.

crédit : photo de l’auteur

Plus loin, il y a la fin de ce chapitre sur « Le Brouillard et l’orage », où Reclus parle de l’attrait de la montagne. De la violence de ses éclats. Celui de l’orage et celui de la couleur des fleurs, qu’on ne trouve pas pareille ailleurs :

Un jour que, assis sur une cime tranquille, dans le calme des cieux, je voyais un orage se tordre en fureur à la base de la montagne, je ne pus résister à cet appel qui semblait m’arriver du monde des humains. Je descendis pour m’engloutir dans la masse noire des vapeurs tournoyantes ; je plongeai pour ainsi dire au milieu de la foudre, sous la nappe des éclairs, dans les tourbillons de pluie et de grêle. Descendant par un sentier transformé en ruisseau, je bondissais de pierre en pierre. Exalté par la fureur des éléments, par l’éclat du tonnerre, par le ruissellement des eaux, le mugissement des arbres secoués, je courais avec une joie frénétique. Lorsque enfin j’arrivai dans le calme, où je trouvais du feu, du pain, des vêtements secs, toutes les douceurs de la bonne hospitalité du montagnard, je regrettai presque la puissante volupté dont je venais de jouir au-dehors. Il me semblait que là-haut, dans la pluie et le vent, j’avais fait partie de l’orage et mêlé pendant quelques heures mon individualité aux éléments aveugles.

p.88

Vingt pages plus loin, après « Les neiges », c’est « L’avalanche », et Reclus raconte les montagnes éboulées sur un village, ceux qui ont survécu en-dessous et que les autres tentent de délivrer. Et vient l’envie de relire le Derborence (1934) de Charles-Ferdinand Ramuz.

crédit : photo de l’auteur

Là-haut, après l’orage, la violence et l’éclat sont aussi dans les minuscules détails qui illuminent « La forêt et le pâturage » :

Là, du reste, l’éclat des corolles est incomparable. Le soleil y darde des rayons plus brûlants, d’une action chimique plus puissante et plus rapide ; il élabore dans la sève des substances colorantes d’une beauté plus parfaite. Armés de leurs loupes, le botaniste, le physicien constatent dûment le phénomène ; mais, sans leurs instruments, le simple promeneur reconnaît bien à l’oeil nu que le bleu de nulle fleur de la plaine n’égale l’azur profond de la petite gentiane. Pressés de vivre et de jouir, les plantes se font plus belles ; elles s’ornent de couleurs plus vives, car la saison de la joie sera courte ; après l’été qui s’enfuit, la mort les surprendra.

p. 130

En approchant de la fin du texte, Reclus évoque l’antique vénération des arbres qui tend déjà en son temps à disparaître, l’effroi avec lequel les bûcherons jadis abordaient la forêt, priant religieusement les arbres de les pardonner pour ce qu’ils allaient faire, et comment les montagnards adoraient ces derniers au point de s’en remettre à eux pour se confesser en cas d’absence du prêtre. Et il déplore déjà ce qui est devenu si banal, en évoquant les bûcherons :

S’ils les exploitent avec intelligence, s’ils règlent soigneusement leurs coupes, de manière à laisser toujours sur pied des récoltes de bois pour les années suivantes et à développer dans le sol forestier la plus grande force de production possible, l’humanité n’a qu’à se féliciter des richesses nouvelles qu’ils procurent. Mais lorsqu’ils coupent, détruisent tout d’un coup la forêt tout entière, comme s’ils étaient saisis d’un accès de frénésie, n’est-on pas tenté de les maudire ?

p. 134

L’ultime chapitre du livre, consacré à « L’homme », dit quant à lui combien les sommets eux-mêmes, avec les arbres, ne sont plus redoutés mais prisés par les humains dans une course folle à qui les domptera le premier, puis le deuxième, puis le millième et le dix millionième. Quand on pense aux files de touristes qui font aujourd’hui la queue pour le sommet de l’Himalaya – que l’on interdira bientôt de fouler (quand tout le monde l’aura fait et qu’il sera devenu aussi crade et son air aussi empesté que celui des grandes villes touristiques) – dans l’espoir de s’offrir un ridicule quart d’heure de gloriole minuté par un guide dépité, prêt à partager sur tel ou tel réseau la prouesse déjà partagée par tant et tant de semblables, on se dit que ce cher Reclus ne croyait pas si bien dire.

crédit : photo de l’auteur

Il relie ce triste constat au problème de l’éducation :

(…) il faut savoir donner aux enfants une âme haute et ferme, non seulement contre les malheurs possibles, mais surtout contre les facilités de la vie. Travaillons à rendre l’humanité heureuse, mais enseignons-lui en même temps à triompher de son propre bonheur par la vertu.

p. 223

Lui qui fut enseignant et qui écrivit sur l’éducation (déjà dans Histoire d’un ruisseau mais aussi de nombreux textes dont certains sont repris chez Héros-Limite dans La Joie d’apprendre), renouvelle un vœu de longue date : enseigner dans la montagne.

La véritable école doit être la nature libre, avec ses beaux paysages que l’on contemple, ses lois que l’on étudie sur le vif, mais aussi avec ses obstacles qu’il faut surmonter. Ce n’est pas dans les étroites salles aux fenêtres grillées que l’on fera des hommes courageux et purs. Qu’on leur donne au contraire la joie de se baigner dans les torrents et les lacs de montagne, qu’on les fasse se promener sur les glaciers et sur les champs de neige, qu’on les mènes à l’escalade des grands sommets.

p. 223

Et puis la haine des plaines, et, comme seul remède au retour triste dans les platitudes, la mémoire de la montagne :

Si elle a vraiment le sentiment du beau, elle rendra la nature plus belle ; si, au contraire, la grande masse de l’humanité devait rester ce qu’elle est aujourd’hui, grossière, égoïste et fausse, elle continuerait à marquer la terre de ses tristes empreintes. C’est alors que le cri de désespoir du poète deviendrait une vérité « Où fuir ? La nature s’enlaidit. »

Quel que soit l’avenir de l’humanité, quel que doive être l’aspect du milieu qu’il se créera, la solitude, dans ce qui reste de la libre nature, deviendra de plus en plus nécessaire aux hommes qui, loin du conflit des opinions et des voix, veulent retremper leur pensée. Si les plus beaux sites de la terre devaient un jour être seulement le rendez-vous de tous les désœuvrés, ceux qui aiment à vivre dans l’intimité des éléments n’auraient plus qu’à s’enfuir dans une barque au milieu des flots, ou bien à attendre le jour où ils pourront planer comme l’oiseau dans les profondeurs de l’espace ; mais ils regretteraient toujours les fraîches vallées des monts, et les torrents jaillissant des neiges inviolées, et les pyramides blanches ou roses se dressant dans le ciel bleu. Heureusement, les montagnes ont toujours les plus douces retraites pour celui qui fuit les chemins frayés par la mode. Longtemps encore on pourra s’écarter du monde frivole et se retrouver dans la vérité de la pensée, loin de ce courant d’opinions vulgaires et factices qui troublent et détournent jusqu’aux esprits les plus sincères.
(…)
Du moins ai-je pu garder dans ma mémoire la douce impression du passé. Je vois de nouveau surgir devant mes yeux le profil aimé des monts, je rentre par la pensée dans les vallons ombreux, et, pendant quelques instants, je puis jouir en paix de l’intimité de la roche, de l’insecte et du brin d’herbe.

p. 224, 225, 226, 227
Illustration d’un ouvrage de Reclus par František Kupka

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