‘Ethan Frome’ (1908) de Edith Wharton : là, c’est chez moi

Bright Star, film de Jane Campion (2009)

Sur la page Wikipédia consacrée au livre d’Edith Wharton, paru en 1908 et repris chez P.O.L en 2014 dans une nouvelle traduction de Julie Wolkenstein, on peut lire ce résumé, dont la fin est fausse. Ce qui est doublement regrettable puisqu’elle nie le principal intérêt de ce livre :

Le roman est constitué par un long flashback. Le prologue s’ouvre avec le narrateur, un ingénieur qui doit passer, pour affaires, un hiver à Starkfield, une ville fictive du Massachusetts. Il est intrigué par un homme taciturne, dont la prestance contraste avec une « claudication pénible ». Il parvient à apprendre que cet homme, nommé Ethan Frome, a été victime vingt-quatre ans auparavant d’un grave accident, mais personne ne semble vouloir lui donner davantage de détails. Lors d’un long trajet, pendant une tempête de neige, Ethan Frome finit par confier son histoire au narrateur.

En fait, rien n’indique que c’est Ethan Frome qui confie son histoire au narrateur. Le récit enchâssé de son histoire d’amour contrariée se trouve inséré entre ces deux passages :

Frome frappa du pied sur une toile cirée usée pour détacher la neige de ses bottes et posa sa lanterne sur la chaise de la cuisine qui constituait à elle seule tout l’ameublement de ce vestibule. Puis il ouvrit la porte.

« Entrez », dit-il ; et lorsqu’il parla, le bourdonnement cessa…

C’est cette nuit-là que j’ai découvert la clef d’Ethan Frome, et commencé à élaborer cette version de son histoire…………………………………………………………………………………..

p. 39

Et à l’autre bout du livre :

Le bourdonnement grognon cessa dès que j’entrai dans la cuisine de Frome, et, des deux femmes qui y étaient assises, je n’aurais pas su dire laquelle était en train de parler.

p. 209

Le récit des amours d’Ethan et Mattie, rendues impossibles par la présence de l’épouse souffreteuse, Zeena, se déroule donc entre deux pièces, le temps de passer une porte. Le narrateur entre avec Ethan dans la cuisine où deux femmes bourdonnent et le temps de passer la porte, c’est toute l’histoire et toutes les années qui se déroulent.

La porte s’est ouverte sur la cuisine en même temps que sur le récit, en même temps que sur toute la vie d’Ethan Frome.

C’est la maison qui raconte. Cette maison, c’est Ethan Frome tout entier :

Au-delà du verger, il y avait un ou deux champs dont les congères avaient effacé les limites ; et au-dessus des champs, compacte, luttant contre l’immensité des terres et du ciel, une de ces fermes désolées de Nouvelle-Angleterre qui font paraître le paysage plus désolé encore.

« Là, c’est chez moi », dit Frome en haussant son épaule estropiée dans cette direction ; et ce spectacle était si angoissant et oppressant que je ne trouvai rien à répondre. La neige avait cessé de tomber, et un rayon de soleil humide dévoila la maison perchée sur la colline au-dessus de nous dans toute sa laideur plaintive. L’ombre noire d’une plante grimpante tombait du porche en clapotant sous la brise, et les minces murs de bois, sous leur couche de peinture délavée, semblaient frissonner sous le vent, qui s’était levé depuis que la neige avait cessé de tomber.

« La maison était plus grande, du temps de mon père : j’ai dû faire démolir le « L », il y a quelque temps », poursuivit Frome (…)

p. 32, 33

Il dit « Là, c’est chez moi », mais pourrait aussi bien dire « Là, c’est moi ». Cette laideur plaintive de la demeure amputée d’un membre et tremblant dans le vent, le narrateur l’associe lui-même, dans le texte, au corps de Frome, qui voit « dans sa maison tronquée un reflet de son corps estropié ».

Entrer dans la maison, c’est ouvrir le livre de la vie de Frome. D’ailleurs, il suffisait, dès les premières pages, de s’approcher de la maison pour que la parole d’Ethan Frome commence à se libérer, et de s’en éloigner pour que sa voix s’éteigne.

D’un nouveau coup de poignet, il tira le cheval de sa torpeur ; puis, comme si la seule vue de sa maison m’avait permis de pénétrer si loin dans son intimité qu’il devenait inutile de prétendre la préserver, il poursuivit lentement : « J’ai toujours pensé que les problèmes de ma mère s’étaient agravés (…) »

Quand nous tournâmes en direction de la route de Corbury, la neige se remit à tomber et nous empêcha de jeter un dernier regard vers la maison ; et le silence de Frome retomba avec la neige, tirant entre nous le vieux rideau de ses réticences.

La beauté du livre d’Edith Wharton tient essentiellement là, me semble-t-il. J’évoquais la question du livre-navire à propos de Viel et Deville, ici c’est la question du livre-maison qui se joue : c’est en approchant le corps de la demeure d’Ethan Frome que celui-ci commence à s’ouvrir, et c’est en poussant la porte de la cuisine que s’élabore tout un récit.


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