‘Construire un feu’ (1908-1910) de Jack London : il regardait fixement les ténèbres

Haruomi Izumi, « Yukoku (The Scarlet Hour) », 2018

Paru en 2007 aux éditions Libretto dans une traduction de Paul Gruyer et Louis Postif revue et complétée par Frédéric Klein, et une préface de Kenneth White.

C’est certainement l’un des meilleurs parmi les nombreux recueils de nouvelles de Jack London. Les sept textes réunis ici sont liés entre autres par le cadre de l’action, cher à l’auteur, ce fameux grand Nord, l’Alaska, le Yukon et le Klondike, mais aussi par un certain humour, plus présent qu’ailleurs, un humour noir qui épouse la veine principalement tragique de cette poignée de récits.

Humour teinté d’inquiétant mystère dans Ce sacré Spot, dont le personnage principal est un chien suprêmement intelligent, au regard insoutenable, impossible à commander et résolument réfractaire au travail, mais aussi immortel et impossible à égarer, quelque effort qu’on mette à la tâche : il revient toujours, comme une malédiction, ne songeant qu’à se nourrir par tous les moyens et revenant inlassablement, inexplicablement, à ses maîtres, l’air bonhomme et effrayant.

Humour plus ironique dans Braise d’or, bâti sur un coup de théâtre assez énorme, mais aussi sur un portrait de femme hantée, folle, et sur l’ambiguïté qui pèse sur l’identité du narrateur de ce récit enchâssé ; idem dans La Disparition de Marc O’Brien, nouvelle plus légère et qui, une fois n’est pas coutume dans ce volume, finit bien.

Ce n’est pas le cas, loin de là, de Perdu-la-face, dont le personnage orchestre sa propre mort avec astuce après une vie de misère qui devait de toute façon l’y conduire ; ni de Le bon sens de Porportuk, histoire d’une femme achetée et brisée par l’argent et par les hommes. (à noter, comme autre point commun, à ces textes comme à tous ceux de London – on en a déjà parlé ici – le régal des noms de personnages : Porportuk donc, Lon McFane, Siskiyou Pearly, Mucluc Charley, El-soo, Klakee Nah…).

Les deux plus beaux textes dans ce recueil sont Une mission de confiance, fable de l’absurde, où un type prend tous les risques, courant après un bateau puis un autre, puis un autre encore, et tutoie la mort sans jamais se départir d’un sac mystérieux qu’un ami lui a demandé de lui ramener et qui contient… ne pas lire au-delà si livre pas déjà lu… une arme rouillée. Terrible image du convoyeur que l’on quitte à la fin du texte seul, assis dans le noir.

Et la nouvelle éponyme, qui connut une autre version plus courte en 1902, à la fin heureuse, mais qui, dans cette version définitive, est d’une tristesse terrible : un homme, négligent et trop confiant, n’a pas écouté un sage selon qui traverser le grand Nord seul est suicidaire, et va mourir congelé après que son dernier feu s’est éteint bêtement, sous le regard distant d’un chien étranger à sa cause.

London, par une écriture brute, haletante, nous fait éprouver l’horreur de la situation de cet homme qui constate ses propres erreurs, tente d’y remédier et de garder son calme, mais se voit gagné par le froid et conscient d’être promis à une mort certaine, imminente, solitaire et stupide de surcroît, quittant la vie, qui tenait à bien peu de choses, sous le regard patient d’un chien indifférent qui, quant à lui, trouvera sûrement un moyen de vivre.


4 réflexions sur “‘Construire un feu’ (1908-1910) de Jack London : il regardait fixement les ténèbres

  1. Je prends un vif plaisir à lire ce recueil de nouvelles dont tu parles si bien ici. Je te remercie encore pour ce beau cadeau. J’ai lu Construire un feu avant de dormir et je ne sais pas si ça a joué un rôle dans ma mauvaise nuit, mais peut-être. Très forte nouvelle en tout cas. J’aime beaucoup l’écriture de London et cet humour que tu décris parfaitement. La traduction me semble impeccable aussi. Hâte d’en lire encore.

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