‘Lud-en-Brume’ (1926) de Helen Hope Mirrlees : n’hésite pas une seconde à le suivre là-bas

crédit : photo de l’auteur

Lud-en-Brume est un drôle de livre, signé Helen Hope Mirrlees (1887-1978), poétesse anglaise, traductrice et autrice de trois romans, dont celui-ci, paru pour la première fois en 1926 puis remis en lumière en 1970 probablement à l’insu de son autrice, ici publié aux éditions Callidor dans la collection « L’âge d’or de la fantasy » en 2015 dans une traduction de Julie Petonnet-Vincent agrémentée d’illustrations de Hugo de Faucompret.

De drôles d’illustrations aussi, pas désagréables, mais qui font un drôle de portrait des personnages du roman, représentés par des silhouettes d’ascétiques samouraïs quand le texte parle de figures plutôt rondouillardes, à la rigueur plus proches des hobbits de Tolkien, que l’éditeur mentionne en quatrième de couverture pour situer Hope Mirrlees dans son sillage sans omettre de préciser qu’elle le précède « de dix ans ». Et à vrai dire, si le genre « fantasy » ne paraît pas usurpé, on se tromperait à chercher ici un ersatz de Terre du Milieu.

Certes Lud-en-Brume, capitale de l’État indépendant du Dorimare, se trouve bien « au milieu », comme l’annonce l’incipit du roman :

L’État indépendant du Dorimare était un pays minuscule. Bordé au sud par la mer, au nord ainsi qu’à l’est par des montagnes, et tapissé en son centre d’une vaste plaine luxuriante irriguée par deux rivières, ses paysages et ses végétations ne manquaient pourtant pas de diversité. A l’ouest, contrastant de façon frappante avec la sobriété presque religieuse de la plaine centrale, la contrée prenait des airs, sinon tropicaux, du moins indiscutablement exotiques. Mais cela n’avait finalement rien d’étonnant puisqu’au-delà des Monts Contestés, qui formaient la frontière ouest du Dorimare, s’étendait la Faërie. Toutefois, les deux pays n’avaient plus de rapport depuis des siècles.

p. 17

Et certes on pourra s’amuser du portrait des habitants de ce pays et de la part de farce sociale qu’il comporte. Mais on restera tout au long du livre entre ces quatre frontières, au milieu, avec tout de même quelques mouvements, comme on le devine, vers cet ouest, ces monts elfiques, et au-delà, la Faërie. La fantasy et le conte donc. Et peut-être plus le second que la première. Pas de grande aventure, pas d’épopée, pas de grand combat du bien contre le mal. Mais quelque sorcellerie, des enchantements, une impression constante que tout nous file entre les doigts et que l’on est pourtant bel et bien happé par la langue de l’autrice, qui nous envoûte par son habile mélange des genres. Un extrait, qui touche au fantastique (on songerait presque au Masque de la mort rouge de Poe) résume assez bien ce que nous vivons à la lecture de ce livre :

Le professeur Levil chantait en virevoltant entre ses élèves – ou plutôt en plongeant, en fonçant, en filant, et sa voix se faisait plus aiguë, son rire plus sauvage.

Et sans que personne ne puisse dire comment, un nouveau danseur s’était joint à leur leçon.

Il était vêtu de vert et portait un masque noir. Et, chose curieuse, malgré les allées et venues, les regroupements rapides vers le centre et les incessants changements de position des danseuses, nécessaires à l’exécution des figures les plus complexes, le nouveau venu ne semblait jamais se trouver près de vous ; il dansait toujours avec une autre. Jamais vous ne sentiez sa main vous effleurer. Voilà l’impression qu’il donnait à chacune des Fleurs de Pommette.

Mais Luna Chèvrefeuille entr’aperçut son dos, et elle vit une bosse y trôner.

p. 109

Grande étrangeté donc, et une certaine altération des sens et des perceptions qui touche autant les personnages que nous autres, constamment surpris, charmés par presque rien, par la bizarrerie sans cesse renouvelée du récit, par quelques notes (comme celle qui revient à l’oreille de l’un des personnages principaux depuis qu’il a goûté à l’un de ces mystérieux fruits féériques, véritables drogues et objets d’un trafic se partageant le cœur de l’intrigue avec une affaire de meurtre), qui sont autant sonores (les noms des personnages par exemple : Nathaniel et Ranulph Chantecler, Ambroise Chévrefeuille, la veuve Gibeterie, Endymion Lalorgne…) que des images qui reviennent régulièrement dans un écho lancinant. Un exemple de vision étonnante, dans cette scène où l’une des filles de la ville s’enfuit éperdue vers la fameuse Faërie dans une course incontrôlable, poursuivie par son père et toute une foule qui soudain s’arrêtent dans leur élan pour laisser passer une procession :

Ils observèrent un silence respectueux, immobiles, tandis qu’elle se frayait un chemin au cœur de la ville, en direction de la Vallée de la Nécromancie, jusqu’à ce qu’elle tourne à un coin de rue et disparaisse.

Maître Ambroise était trop impatient et trop essoufflé pour véritablement réaliser ce qui se passait autour de lui. Mais du fait de cette indéniable capacité qu’ont les sens à prendre le dessus dans de pareils moments, il vit par la fenêtre du corbillard un liquide rouge s’échapper du cercueil.

p. 113

Dans le voyage vers ladite Nécromancie, c’est toute une mélancolie qui pèse, avec cette drôle d’image, encore, pour évoquer une âme prisonnière :

Il y avait pourtant des jours où même les choses silencieuses n’apaisaient pas Maître Nathaniel, et alors, la maladie que Ranulph avait décrite comme un emprisonnement de l’être – l’âme submergée par des vagues d’agonie, prise au piège dans une prison plus exigüe qu’une dent – devenait si intense qu’il perdait toute conscience du monde extérieur.

p. 145

La fin du livre est elle aussi, et pour ne pas changer, surprenante, et très réussie.

Ne pas lire au-delà si livre pas lu.

Dans l’arrivée du peuple des morts parmi les vivants, empreinte d’une paix et d’une circulation dont la fluidité sont aussi étranges que ce qui précède, on trouve quelques accents de mythologie :

Les textes rapportant ce qui se passa juste après l’entrée de l’armée féérique dans la ville tiennent davantage de la légende que du récit historique. Ils racontent que les arbres se couvrirent de feuilles et les mats de tous les navires amarrés au port de fleurs ; que les coqs chantèrent jour et nuit sans interruption ; que les violettes et les anémones percèrent la neige tapissant les rues ; et que les mères purent embrasser leurs fils morts et les jeunes filles leurs fiancés noyés.

p. 343

Eh bien, fit Peter Despois, c’est bien la première fois de toute l’histoire du Dorimare que l’on voit un homme si attaché à son fils qu’il n’hésite pas une seconde à le suivre là-bas.

p. 290

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