‘Le cœur est un chasseur solitaire’ (1942) de Carson McCullers : l’impression d’être l’unique habitant de la ville

Carson McCullers, Nyack, New York, 1947 (photographie de Henri Cartier-Bresson)

Je commence avec une photographie de Carson McCullers car c’est par une photographie (probablement pas celle-là) que j’ai connu cette écrivaine, il y a une quinzaine d’années. Cette photographie m’avait ému. Elle a orné quelques temps le mur de ma chambre de l’époque. Et pourtant ce n’est que maintenant que je me décide à lire ce premier roman de l’autrice, The Heart Is A Lonely Hunter, écrit en 1942, dont la première publication chez Stock date de 1947 dans une traduction de Marie-Madeleine Fayet, offert par l’ami avec lequel je vivais alors (l’amitié est importante dans ce livre comme on verra), et présent dans ma bibliothèque depuis tout ce temps sans être lu.

Ca commence comme ça :

Il y avait dans la ville deux muets que l’on voyait toujours ensemble. Chaque matin ils quittaient la maison qu’ils habitaient et descendaient la rue, bras dessus bras dessous, pour se rendre à leur travail.

p.13

Où l’on se croirait un peu retournés chez Bouvard et Pécuchet. Qui certes étaient tout sauf muets. Et puis ça continue :

Les deux amis étaient très différents. Celui qui décidait toujours du chemin à prendre était un Grec obèse et rêveur. En été il portait une chemise de polo verte ou jaune fourrée en désordre dans son pantalon par devant et pendant négligemment par derrière. Quand il faisait plus froid il mettait sur cette chemise un chandail gris informe. Sa figure était ronde et huileuse, ses lourdes paupières cachaient en partie ses yeux et un sourire doux et stupide lui entrouvrait perpétuellement les lèvres. L’autre muet était grand ; ses yeux vifs avaient une expression intelligente. Il était toujours d’une propreté scrupuleuse et habillé très sobrement.

Chaque matin les deux amis faisaient route en silence jusqu’à la grand-rue de la ville. Ils s’arrêtaient un instant devant une boutique de confiseries et de fruits. Le Grec, Spiros Antonapoulos, était un employé dans cette boutique qui appartenait à un de ses cousins. Il était chargé de fabriquer les confiseries, de déballer les fruits et de faire les nettoyages. Le muet maigre, John Singer, posait presque toujours la main sur le bras de son ami et le regardait une seconde dans les yeux avant de le quitter. Puis, après cet adieu, il traversait la rue et se rendait à la bijouterie où il était graveur.

p. 13, 14

La relation la plus étonnante du livre est posée d’emblée. Elle unit ces deux amis sourds-muets, très différents donc, et que plus grand chose ne relie quand le roman commence. Ils vivent ensemble mais déjà le Grec, Spiros Antonapoulos, a décroché. Il ne répond plus que par quelques signes aux conversations de son ami, et ses seuls sujets d’intérêt sont la nourriture, la boisson et le sommeil. Surtout la boisson. Bientôt il sera placé en asile psychiatrique et John Singer, personnage le plus fascinant du livre, dans la mesure notamment où il fascine tous les autres personnages, reste seul. Seul malgré la présence de tous ces autres personnages qui gravitent autour de lui et viennent constamment se confesser auprès de lui, chercher conseil, vider leur sac, déplier leurs rêves, personnages auxquels il prête sa présence rassurante mais auxquels il ne répond guère, ne parvenant pas toujours à lire sur leurs lèvres, l’essentiel de ses pensées restant consacrées à son ami Antonapoulos, auquel il rend régulièrement visite au prix de longs voyages en train et qu’il couvre de cadeaux pour ne recevoir en retour qu’une froide indifférence. Et pourtant rien n’y fait. Rien d’autre ne compte que cet ami, le besoin de le voir, de lui parler et de lui faire plaisir, aussi absent soit-il.

Les relations entre les personnages sont le cœur du livre. Et comme son très beau titre l’annonce, elles sont le plus souvent contrariées, ratées, ou muettes. Tous ces êtres parmi lesquels on circule passent à tour de rôle dans la chambre de Singer pour dire ce qu’ils ne savent pas exprimer aux autres ou à eux-mêmes à un sourd-muet qui semble fait pour les recevoir. Ce sont Biff Brannon, tenancier de la cafeteria du coin, pensif et taiseux, dont l’épouse est malade et qui ne fait que rarement payer ses clients ; Jake Blount, un ivrogne au physique lourdaud, communiste, bagarreur, qui vient de débarquer en ville et trouve du boulot comme technicien sur un manège ; le docteur Benedict Mady Copeland, vieux médecin noir parti faire ses études dans le Nord et revenu dans le Sud où, relativement distant de ses enfants (tous plus ou moins présents dans le livre, en particulier sa fille Portia et son fils Willie, qui perdra ses jambes suite aux maltraitances de policiers racistes), il travaille d’arrache-pied quand il ne tente pas de faire aboutir son grand projet d’amélioration des conditions de vie des Noirs qu’il exhorte à la révolte.

Et surtout Mick Kelly, projection de l’écrivaine elle-même, quatrième fille d’un couple ayant six enfants (tenant une pension où John Singer trouve refuge après la mise au ban de son ami Antonapoulos et où travaille Portia, la fille du docteur Copeland), adolescente rêveuse, solitaire et passionnée de musique, bientôt contrainte de travailler pour aider sa famille pauvre (dans le Sud des années 30, en pleine Grande Dépression, avec en toile de fond radiophonique l’accession au pouvoir des Hitler et Mussolini), endettée suite à un drame (l’un des petits de la famille, en jouant avec un vieux fusil, blesse gravement une toute petite enfant vouée par sa mère à une carrière de vedette. On imagine assez Faulkner se concentrer sur ce drame — et sur la perception qu’en auraient les différents personnages, à commencer par le gamin coupable terrorisé — que McCullers confine aux quelques pages centrales du roman).

Et quand tous ces individus se retrouvent par hasard en même temps dans la chambre de John Singer, plus un seul ne parle. Ils auraient pourtant bien des choses à se dire. Brannon par exemple éprouve une sorte d’amour interdit et platonique pour la jeune Mick, qui éprouve à peu près le même pour Singer. Quand certains se parleront enfin, la conversation tournera court, y compris lorsque les idéaux semblent d’abord se rejoindre (celui, social, de Jake Blount, et celui, antiraciste, de Copeland).

Les plus belles pages sont consacrées à la jeune Mick, quatorze ans, qui au fil du livre passe de l’enfance à l’âge adulte. Par exemple sur sa relation au père, horloger confronté à l’échec permanent de ses entreprises, et sur les escapades nocturnes de la jeune fille :

C’est alors qu’elle eut une révélation de ce qu’était son père. Ce n’était pas comme si elle apprenait un nouveau fait. Elle avait connu déjà tout ça, sauf avec son cerveau. Maintenant, brusquement, elle savait qu’elle savait au sujet de son père. […]

Elle resta longtemps avec lui. Et pourtant, elle était horriblement pressée. Cependant, sans savoir pourquoi, elle ne put lui dire ce qu’elle éprouvait pendant les nuits chaudes et sombres.

Ces nuits-là étaient secrètes et, pendant tout l’été, elles furent plus importantes que tout le reste. Elle marchait seule dans le noir et avait l’impression d’être l’unique habitant de la ville. […]

Une maison, en particulier, choisissait tous les bons orchestres. Et, le soir, elle se glissait dans la cour sombre de cette maison et s’asseyait sous un buisson, près de la fenêtre, pour écouter. Le concert fini, elle restait dans la cour sombre, les mains dans les poches, et pensait longtemps. Ce fut la partie la plus réelle de tout l’été — ces moments où elle écoutait la musique de la radio et essayait de la comprendre.

p. 132, 133, 134

Ou bien cette fête que Mick organise chez elle et où une excitation incroyable la submerge :

Elle criait et poussait, la première à essayer quelque chose de nouveau. Elle faisait tant de bruit et courait si vite qu’elle ne pouvait remarquer ce que faisaient les autres. Elle n’avait pas assez de souffle pour exécuter toutes les folies qu’elle avait en tête.

p.150

Et elle finira par sa vautrer à cause des chaussures à talons hauts de sa sœur dont elle n’a pas l’habitude, le ventre sur une barre en fer et le souffle coupé. Ou plus loin cette escapade à vélo avec le voisin Harry, devenu plus beau en grandissant, qui se termine par une baignade qui s’éternise, jusqu’à ce que Mick propose au garçon de nager nus :

Ils ôtèrent leurs maillots. Harry lui tournait le dos. Ses oreilles étaient rouges. Puis ils se tournèrent l’un vers l’autre. Ils restèrent là peut-être une demi-heure — peut-être pas plus d’une minute.

Harry arracha une feuille d’arbre et la mit en pièces.

p. 341

Mais ce qui reste le plus frappant dans ce premier roman de Carson McCullers, c’est la relation entre les deux amis sourds-muets, Singer et Antonapoulos. Jamais l’écrivaine n’explique les fondements de leur relation, ne dévoile les moments passés et heureux de leur amitié (ou de leur amour ? peu importe). Le seul souvenir lointain raconté concerne un bref épisode de leurs dix années de vie commune où ils recueillirent un troisième sourd-muet, vite déguerpi suite aux menaces d’Antonapoulos, rendu paranoïaque par sa dépendance à l’alcool. Or cette absence de retours en arrière sur une relation saine et une amitié véritablement réciproque augmente la puissance de l’amour que Singer éprouve manifestement pour son ami aliéné au comportement glacial sinon détestable. C’est un amour pour nous incompréhensible et par là-même absolument compris. Exemple avec ce voyage en train vers l’ami absolu, ‘cet autre moi’ (dixit Pythagore), où tout se confond avec lui jusqu’à l’effacement, du paysage au reflet même du voyageur :

Singer, solennel et timide, avait la tête tournée vers la fenêtre. Les grandes étendues aux couleurs crues l’aveuglaient presque. La variété kaléidoscopique du paysage, cette abondance de végétation et de couleurs s’associaient en quelque sorte avec son ami. Ses pensées convergeaient toutes vers Antonapoulos. La joie de leur réunion l’étouffait. Son nez se pinçait et, la bouche entrouverte, il respirait à petits coups rapides. […]

Les six mois qui venaient de passer sans lui ne lui avaient semblé ni courts ni longs. Antonapoulos n’avait jamais quitté l’arrière-plan de son esprit. Cette communion latente avait fini par lui donner l’impression de la présence tangible de son ami. Quelquefois il pensait à son ami avec effroi et humiliation, quelquefois avec fierté… toujours avec une affection qui ne se permettait aucune critique. Quand il rêvait la nuit, le visage de son ami lui apparaissait massif, sage et doux. Dans ses pensées ils étaient toujours unis.

Le soir tombait. Le soleil disparut derrière une ligne d’arbres dans le lointain et le ciel pâlit. Il y avait une langueur dans le crépuscule. La lune se leva, ronde et blanche, et des nuages violets s’étendirent à l’horizon. La terre, les arbres, les fermes s’estompèrent lentement. Par instants, des éclairs de chaleur frissonnaient dans l’air. Singer regarda tout cela jusqu’à ce que son propre visage se reflétât dans la vitre.

p.401, 402

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