‘Thérèse et Isabelle’ (1954) de Violette Leduc : écouter la chaleur de la peau.

Imogen Cunningham, The Unmade Bed, 1957, © 1957/2016 The Imogen Cunningham Trust

Thérèse et Isabelle (commencé en 48, censuré en 54, paru tronqué en 66) publié en 2000 aux éditions Gallimard. Violette Leduc, écrivaine française née en 1907 et morte en 1972, pionnière de l’autofiction, victime de la censure, protégée malmenée de Maurice Sachs et Simone de Beauvoir, apparue dans Qui êtes-vous, Polly Maggoo ? de William Klein. Les livres de Violette Leduc eurent de bons retours à l’époque, quand bien même le grand public ne s’y est jamais tellement intéressé – on la qualifiait « d’écrivaine pour écrivains ».

Au départ, Thérèse et Isabelle était la première partie de Ravages, mais l’éditeur l’a entièrement supprimée, la jugeant trop crue, trop scandaleuse. Violette Leduc admirait Jean Genet. Mais une telle crudité était nouvelle sous la plume d’une femme à l’époque.

Thérèse et Isabelle, amours de deux adolescentes, pensionnaires dans un collège. Thérèse était le premier prénom de Violette Leduc sur son état civil, et Isabelle le vrai prénom de sa vraie amante au collège de Douai. Au tout début du livre (ça va très vite, 135 pages en tout), Thérèse semble détester Isabelle, d’une haine trop franche et gratuite pour être honnête. Un soir Isabelle transgresse les frontières des box où elles dorment, malgré les interdits, pour nouer un autre contact : elle l’invite dans son lit, Thérèse la rejoint. Et l’écriture s’épanouit immédiatement.

Je contemplais à la première page des mots que je ne voyais pas. Elle reprit mon livre, elle éteignit.

Isabelle me tira en arrière, elle me coucha en travers de l’édredon, elle me souleva, elle me garda dans ses bras : elle me sortait d’un monde où je n’avais pas vécu pour me lancer dans un monde où je ne vivais pas encore ; les lèvres entrouvrirent les miennes, mouillèrent mes dents que je serrais. La langue trop charnue m’effraya : le sexe étrange n’entra pas. J’attendais absente et recueillie. Les lèvres se promenaient sur mes lèvres : des pétales m’époussetaient. Mon cœur battait trop haut et je voulais écouter ce scellé de douceur, ce frôlement neuf. Isabelle m’embrasse, me disais-je. Elle traçait un cercle autour de ma bouche, elle encerclait le trouble, elle mettait un baiser frais dans chaque coin, elle déposait deux notes piquées, elle revenait, elle hivernait. Mes yeux étaient gros d’étonnement sous mes paupières, la rumeur des coquillages trop vaste. Isabelle continua : nous descendions nœud après nœud dans une nuit au-delà de la nuit du collège, au-delà de la nuit de la ville, au-delà de la nuit du dépôt des tramways. Elle avait fait son miel sur mes lèvres, les sphinx s’étaient rendormis. J’ai su que j’avais été privée d’elle avant de la rencontrer. Elle écoutait ce qu’elle me donnait, elle embrassait de la buée sur une vitre. Isabelle renvoya sa chevelure sous laquelle nous avions eu un abri.

p.21, 22

Violette Leduc raconte la première fois, les premières fois des deux jeunes filles, entre une récréation, un cours de solfège, un repas au réfectoire, aux toilettes, avec presque à chaque fois l’obscurité, explosion du toucher, avec les trouées de gêne créées par quelque lampe allumée, et surtout le silence, dû à la peur d’être surprises, et l’attention au moindre bruit, les leurs – il ne faut pas que le lit gémisse, il faut donc s’étreindre au plus près – et ceux des autres, un toussotement, la surveillante qui remue, une élève qui parle dans son sommeil, une autre qui vient uriner ; et l’accroissement de l’intimité par le secret, et du plaisir, de leur passion charnelle, leur amour physique immense et caché, les pulsations de leurs corps, les sensations du plaisir, du désir, dans leur box silencieux ou dans un hôtel miteux.

Nous nous serrions encore, nous désirions nous faire engloutir. Nous nous étions dépouillées de notre famille, du monde, du temps, de la clarté. Je voulais que serrée sur mon cœur béant Isabelle y rentrât. L’amour est une invention épuisante. Isabelle, Thérèse, disais-je en pensée pour m’habituer à la simplicité magique des deux prénoms.

Elle emmitoufla mes épaules dans l’hermine d’un bras, elle mit ma main dans le sillon entre les seins, sur l’étoffe de sa chemise de nuit. Enchantement de ma main au-dessous de la sienne, de ma nuque, de mes épaules vêtues de son bras. Pourtant mon visage était seul : j’avais froid aux paupières. Isabelle l’a su. Pour me réchauffer partout, sa langue s’impatientait contre mes dents.

p.23

« L’amour est une invention épuisante ». Et comment. Tentative d’épuisement de l’amour physique par l’écriture, par le soulèvement constant, et d’une audace permanente, de l’invention d’une langue. La poétique de Violette Leduc est d’une précision que l’accumulation augmente. Cela fonctionne par touches et par couches, la métaphore s’ajoute comme une fatigue à la phrase pour dire l’éclatement, la caresse, le frôlement, la faim, l’épuisement, la sueur, la douleur, l’odeur, la couleur, le frisson, l’écartement, l’étonnement… Et cela dure des pages, je ne cite que quelques extraits mais il faudrait tout lire d’un bloc sans s’arrêter, ce ne sont pas quelques moments dans le texte, le texte, si ce n’est pas que ça, c’est essentiellement ça. Et cela doit se lire à haute voix, dans l’emballement et le souffle : c’est un chant érotique. Les images sont partout, se déclinent, se reprennent, sont évidentes qui pourraient tourner autour mais vont toutes, l’une après l’autre, tout droit. La narratrice parle souvent des chevilles ou des genoux qui « pourrissent » de plaisir. Où a-t-on pu lire pareille justesse (où la justesse passe par l’étrangeté du mot) dans la description de la sensation charnelle ? Chez Lawrence, probablement, chez peu d’autres.

La main avança sous l’étoffe. J’écoutais la fraîcheur de sa main, elle écoutait la chaleur de ma peau. le doigt s’aventura où les fesses se touchent. Il entra dans la rainure, il en sortit. Isabelle caressa les deux fesses en même temps avec une main. Mes genoux, mes pieds pourrissaient.

p.28

Et puis elles se séparent, Isabelle renvoie Thérèse dans son box. Et Violette Leduc d’écrire le manque, le besoin d’y retourner tout de suite (ce que fait Thérèse), et l’obsession de ce qui s’est passé, comme le lendemain, où l’envie de revivre la scène en pensée, la scène entière comme un tout très vite, le dispute à l’envie de prolonger le souvenir d’un détail, d’un geste, d’une seule idée qui déjà est un monde, comme chaque détail d’une figure qui à peine complétée s’efface déjà car déjà l’on recommence à la tracer, point par point, angle par angle :

Une élève au tableau traçait des lignes, biffait des triangles, écrivait les premières lettres de l’alphabet à côté des angles. Je m’évadais de la géométrie.

Que ferons-nous la nuit prochaine ? Isabelle le sait. Demain, dans cette classe, devant ce pupitre, je saurai ce que nous aurons fait. Je fixe petit b. Je vais me souvenir vite de ce que nous avons fait la nuit dernière. De tout ce que nous avons fait la nuit dernière. De tout ce que nous avons fait avant qu’elle prenne le chiffon, avant qu’elle efface petit b. Nous n’avons rien fait. Je suis injuste. Elle m’a embrassée, elle est venue. Oui, elle est venue. Quel monde… Elle est venue sur moi. Je me jette aux pieds d’Isabelle. Je ne me souviens presque pas de ce que nous avons fait mais je ne pense qu’à cela. Que ferons-nous la nuit prochaine ? Une autre élève efface le triangle, petit a, petit b, petit c.

p.48

Et ces lignes sur l’autre, et sur le temps en attendant la deuxième étreinte, et sur l’impossibilité de songer à autre chose et l’incompréhension que l’autre semble y parvenir :

Une élève vint sans hésiter à la table d’Isabelle, elle lui montra une copie. Elles conversaient, elle discutaient. Isabelle vivait comme elle avait vécu avant de m’entraîner dans son box. Isabelle me décevait, Isabelle me fascinait, Isabelle m’affamait.

Je ne peux pas lire. La question est dans chaque méandre du livre de géographie. Où pourrais-je user le temps ? Elle se tourne de profil, elle s’expose, elle ignore que je la reçois, elle se tourne de mon côté, elle ne saura jamais ce qu’elle m’a donné. Elle parle, elle est loin, elle travaille, elle discute : un poulain gambade dans sa tête. Je ne lui ressemble pas. J’irai vers elle, je m’imposerai entre l’élève et Isabelle. Elle baille — qu’elle est humaine —, elle enlève l’épingle de sa torsade de cheveux, elle la remet avec le même geste, son geste dans les cabinets. Elle sait ce qu’elle fera la nuit prochaine mais cela ne la préoccupe pas.

p.49

Violette Leduc a mis trois ans pour écrire ces 135 pages, et a dit :

J’essaie de rendre le plus exactement possible, le plus minutieusement possible les sensations éprouvées dans l’amour physique. Il y a là sans doute quelque chose que toute femme peut comprendre. Je ne cherche pas le scandale mais seulement à décrire avec précision ce qu’une femme éprouve alors.

Manifestement tout homme peut comprendre ça aussi.

Et si de Beauvoir lui fait retirer ou alléger certains passages pour éviter une censure plus terrible encore (à l’époque Queneau trouve des qualités au livre mais craint le scandale, Lemarchand conseille à Leduc de supprimer l’érotisme pour garder l’affectivité…), on peut, aujourd’hui, dans l’édition Gallimard de 2000, qui reprend la version originale du texte, lire ce texte tel que Violette Leduc le voulait.

Je me glissai dans son lit. J’avais eu froid, j’aurais chaud.

Je me raidis, je craignis de froisser sa toison. Elle me forçait, elle m’allongeait sur elle ; Isabelle voulait l’union dans la peau. Je récitais mon corps sur le sien, je baignais mon ventre dans les arums de son ventre, j’entrais dans un nuage. Elle frôla mes hanches, elle lança des flèches étranges. Je me soulevai, je retombai sur elle.

p.58

Violette Leduc, triste au moment d’écrire (histoires d’amour contrariées, tentative de suicide après une séparation douloureuse, avortement qui faillit lui coûter la vie, solitude), le fut encore plus quand on lui refusa la 1ère partie de Ravages, ce Thérèse et Isabelle, qui était ce qu’elle avait écrit de plus beau à ses yeux. Elle dit (dans la postface de cette édition) à quel point ce refus l’a détruite, et comment on lui a « coupé la langue ». Après la publication chez Gallimard de la version expurgée de Ravages, en 55, elle entre dans un délire paranoïaque, subit des électrochocs (comment ne pas penser à Camille Claudel, à tant d’autres).

La main déshabilla mon bras, s’arrêta près de la veine, autour de la saignée, forniqua dans les dessins, descendit jusqu’au poignet, jusqu’au bout des ongles, rhabilla mon bras avec un long gant suédé, tomba de mon épaule comme un insecte, s’accrocha à l’aisselle, se frotta à la touffe de poils. Je tendais mon visage, j’écoutais ce que mon bras répondait à l’aventurière. La main qui se voulait convaincante mettait au monde mon bras, mon aisselle. La main se promenait sur le babillage des buissons blancs, sur les derniers frimas des prairies, sur l’empois des premiers bourgeons. Le printemps qui avait pépié d’impatience dans ma peau éclatait en lignes, en courbes, en rondeurs. Isabelle allongée sur la nuit enrubannait mes pieds, déroulait la bandelette du trouble. Les mains à plat sur le matelas, je faisais le même travail de charme qu’elle. Elle embrassait ce qu’elle avait caressé puis, de sa main légère, elle ébouriffait et époussetait avec le plumeau de la perversité. La pieuvre dans mes entrailles frémissait, Isabelle buvait au sein droit, au sein gauche. Je buvais avec elle, je m’allaitais de ténèbres quand sa bouche s’éloignait. Les doigts revenaient, encerclaient, soupesaient la tiédeur du sein, les doigts finissaient dans mon ventre en épaves hypocrites.

p.60, 61

Dans cette interview, Violette Leduc a cette phrase, terrible, quand elle dit qu’elle a écrit parce qu’on lui avait dit de le faire et qu’en somme elle n’a jamais fait que ce qu’on lui disait de faire. Mais elle a pu finalement insérer en partie Thérèse et Isabelle dans La Bâtarde quand de Beauvoir accepta enfin de la soutenir publiquement en signant la préface de ce désormais célèbre livre, en 64. Thérèse et Isabelle fut alors édité à part (même s’il a fallu pour cela que Leduc menace Gallimard de publier ce chef-d’œuvre ailleurs).


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