‘Ábel dans la forêt profonde’ (1932) de Áron Tamási : l’immense solitude sylvestre

Illustration de Buday György pour une édition hongroise de Ábel a rengetegben

Dès l’incipit de ce classique de la littérature hongroise, édité, et magnifiquement, aux éditions Héros-Limite en 2009 dans une traduction d’Agnès Járfás, on suit la piste des grands romans d’apprentissage, quand se pose d’emblée la question du nom du personnage (mêlé à celui des lieux et des rivières), comme il en fut du héros des Grandes espérances de Dickens retraçant l’histoire de son nom, Pip.

En cette mémorable année 1920, autrement dit un an après que les Roumains nous eurent pris en main, nous, les Sicules, ma vie prit également un formidable tournant. Je m’appelais encore et toujours Ábel, et nous habitions à Csíkcsicsó, ce grand village de cultivateurs de choux, dans le canton de Felcsík, tout près des eaux de l’Olt.

p.15

Cet étrange « Je m’appelais encore et toujours Ábel », qui m’évoque la célèbre traduction par Giono, Lucien Jacques et Joan Smith de la première phrase du Moby Dick de Melville, « Call me Ishmaël », par « Je m’appelle Ishmaël. Mettons. »

Le tournant dans la vie du jeune Ábel, c’est la décision prise par son père de le faire embaucher comme garde forestier sur un domaine possédé par une banque locale, ce qui pour lui signifie vivre seul dans une cabane rudimentaire, au cœur des bois, sur le Hargita, et assumer la responsabilité de la vente des stères de bois. Ou presque seul : il sera accompagné d’un chat, d’une chèvre et de deux poules emportés de chez lui, et d’un chien, Puce, retrouvé à moitié mort enfermé dans la cabane depuis le départ du précédent garde.

En sortant sous l’auvent, j’y aperçus aussitôt notre meilleur bissac : rempli à ras bord, il était appuyé contre le mur, près du four. Je m’approchai et l’examinai d’un peu plus près. Il était chargé de toute sorte de vaisselles et d’ustensiles. Je savais que mes parents les avaient réunis afin que je ne manque de rien là-haut, sur le Hargita. En regardant tout ce soin, je fus envahi subrepticement par l’idée de l’immense solitude sylvestre, et mes jambes flanchèrent tellement que je glissai par terre, à côté du bissac. Là, je considérai ma vie et, dans celle-ci, ce grand tournant, et ne voilà-t-il pas que je fondis en larmes…

p. 31

Ábel a rengetegben est le roman d’apprentissage que lisent tous les enfants hongrois, et, comme le veut le genre, il procède par étapes. D’abord le trajet jusqu’au cœur de la forêt, puis la découverte de la maison dont les planches laissent passer les courants d’air et le repérage des lieux, puis accepter que le père s’en aille une fois qu’il a ouvert la cabane et rangé les affaires d’Ábel.

Dans mon espoir naïf, je croyais qu’il me menaçait seulement de son départ, mais il s’éloigna obstinément. On eût dit qu’il tirait un fil invisible dont je tenais le bout. Lorsque je vis que le fil allait bientôt se rompre, je partis à sa suite, mais alors mon père l’accrocha à un gros genévrier et il se rompit.

Brusquement la nuit tomba.

p. 46

Passer la première nuit et la peur de la première nuit, qu’une bonne cuite à l’eau-de-vie aide à franchir. Le lendemain matin foutre en l’air toute l’installation paternelle pour procéder à son propre rangement. Accueillir le directeur de la banque et prendre ses consignes. Traire la chèvre et apprendre à la traire. Faire l’inventaire des stères et des cordes de bois, s’apercevoir qu’il y en a plus que sur le registre du directeur, songer à les vendre pour son propre compte. Explorer les alentours élargis du domaine, découvrir des fusils et des bombes, en faire sauter une, pour voir, planquer le reste. Accueillir les premiers clients. Troquer du bois contre des livres, et passer des heures à lire les aventures de Nick Carter puis s’en agacer.

Puis, tout à coup, je me rassis pour regarder le monde en face. Je promenai mon regard sur le chien, la maison, les cordes de bois et la forêt profonde tout autour. Je n’avais encore jamais vu le monde aussi distinctement. J’étais seul, lâché pour voler de mes propres ailes, engagé comme garde forestier. Ce n’est qu’à cet instant que je compris réellement ce qui m’arrivait. Mon père m’avait amené ici et j’étais venu, alors que je ne le voulais pas. Le directeur m’avait engagé, alors que je ne voulais pas de cela non plus. Je ne voulais rien du tout, j’étais pareil à une feuille qui se détache de l’arbre et qui est emporté par un vent de-ci, par un autre de-là. Que le vent ballotte la feuille, mais moi, il ne me ballottera plus jamais !

p. 56

Et se déroule ainsi le récit rétrospectif, fait par un Ábel adulte, des journées d’Ábel, 15 ans, dans la montagne et dans la forêt, selon un rythme constant et tranquille qui donne le sentiment d’un ailleurs, dans le temps et dans l’espace, coupé du monde, qui n’est pas sans rappeler le récit des vies d’autres gardes forestiers ou bergers vivant à leur heure et fuyant la guerre, ou ignorant jusqu’à son existence : le Elzéard Bouffier de L’Homme qui plantait des arbres de Giono, l’Histoire de Tönle de Mario Rigoni Stern ou plus récemment Athos le forestier de Maria Stefanopoulou.

Nous retournâmes à la maison, où le père gardien déclara que cela faisait longtemps qu’il n’avait pas passé une journée aussi agréable. Il me félicita, loua la tenue de ma maison sans oublier le Hargita lui-même, où l’on peut vivre paisiblement et sans dérangement, comme si la Grande Guerre n’avait même pas existé. Furtunát était du même avis, il y ajouta même le sien propre : il ne serait capable de vivre une vie vraiment heureuse et pieuse que si l’on construisait à cet endroit un couvent et qu’il pouvait s’y retirer parmi ses livres.

p.116

Car d’autres personnages atteignent la cabane d’Ábel. Trois cordeliers : le père gardien, Furtunát, et surtout Markús. Mais aussi Fuszulán, qui est un voleur. Et Surgyélán, qui est un gendarme. Ce dernier, un géant, grossier, violent, au parler moitié régional moitié homme des cavernes, devient le colocataire forcé d’Ábel, cadeau empoisonné, pour le protéger du voleur Fuszulán, dont bientôt il sera l’associé. Quand ils semblent finir par réussir à cohabiter, le jeune garçon et le géant mangent de l’aigle (un aigle capturé par Surgyélán qui, suite à cette capture, a tué le chat et éborgné le chien) et tombent malades. Surtout Ábel, qui garde le lit pendant que l’autre, représentant de l’ordre, de la force, du pouvoir, prend, dévore, détruit, en particulier les animaux. (Par là on peut songer à un autre roman de la solitude sylvestre, 1963, Le Mur invisible, de Marlen Haushofer, où surgit cette même violence de ceux qui prennent, en particulier aux animaux).

Le temps de ces événements, au gré du va-et-vient des personnages vers et depuis de la cabane d’Ábel, insulaire isolé dans le vaste espace de la forêt, prend de l’épaisseur pour nous. Si bien que le père, quand il réapparaît, amaigri et le regard éteint, est, pour Ábel comme pour nous, non seulement porteur d’un deuil mais de mille ans.

Enfin le cinquième jour, je décidai d’examiner minutieusement une dernière fois le trousseau de Surgyélán pour que, en cas de résultat favorable, je le ramène à la maison. Je commençais juste à examiner les chabraques lorsque, au plus fort de mes recherches, il me sembla que quelqu’un criait mon nom. Dans ma frayeur, je pensai immédiatement à la fuite, comme le renard ; mais ensuite l’intention de fuir se changea bientôt en un grand étonnement, puis l’étonnement en une grande joie.

Au premier battement de cils, je ne distinguai qu’une silhouette s’approchant du côté du pré. Ensuite je vis que c’était une silhouette minuscule, qu’il n’était pas épais non plus, alors que les vêtements d’hiver rendent les gens plutôt matelassés. D’humeur joueuse, l’homme fit poudroyer la neige de ses botchekores retroussées, tandis qu’il encourageait sa marche d’un gros bâton. A la main, il portait des gants de feutre en forme de fourreau, sur la tête une gigantesque chapka, à la moustache et aux sourcils des fleurs de givre.

Comme il avançait vers moi, sa démarche me disait que je le connaissais de quelque part. Et je ne me trompais pas, car à mesure qu’il ramait dans ma direction, sa figure devint de plus en plus familière.

– Mais c’est mon père !

p. 236,237

Ces retrouvailles sont magnifiquement racontées, en particulier dans la rétention de son propre récit que fait Ábel face à son père, ne racontant ce qui lui est arrivé et ce qui est arrivé à ses animaux qu’au compte-goutte. Tamási rend palpables les pudeurs et les gênes entre le père et le fils : outre qu’Ábel sent qu’il est arrivé un malheur mais ne demande pas lequel, et que son père tarde à en parler, c’est cette façon qu’a le jeune homme de ne pas tout raconter, ou de ne pas y mettre les formes que certains événements mériteraient, parce que leur accorder trop d’importance lui donnerait l’air d’un écolier, au risque, et sans pouvoir le lui reprocher, que le père prenne à la légère certains faits qui furent pour lui d’une grande importance (et ça ne rate pas).

Et puis il y a cette tentative de retour à la légèreté, mais une légèreté pesante, quand Ábel invite son père à entrer dans sa maison, les deux hommes se livrant à une comédie, un petit cérémonial qui en dit long. Ce n’est qu’une diversion, car au début du repas le père lève sans préavis le voile sur la perte qui l’amène, et alors l’homme et son fils, qui avaient le don pour n’échanger que plaisanteries, piques, taquineries, Ábel se faisant tout au long du livre une spécialité de ne dialoguer que par mots d’esprit et d’embobiner ou de moucher ses interlocuteurs, sont ramenés à la plus terrible simplicité des mots.

Mais cela ne s’arrête pas là, et il ne vaut mieux pas trop en dire sur ce qui suit, si ce n’est que cette relation du père et du fils aura d’autres beaux moments, y compris après une terrible humiliation qui, plus tard, quand le père et le fils se mettront face à face pour se mesurer, fera dire au père cette terrible phrase :

– […] avec toi, j’ai vu des malheurs qui m’ont rapetissé.

p. 277

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