‘Histoire de Tönle’ (1978) et ‘Arbres en liberté’ (1991) de Mario Rigoni Stern : sa maison avait un arbre sur le toit

Histoire de Tönle, de Mario Rigoni Stern (1921-2008), publié en Italie en 78, traduit en France chez Verdier en 1998 par Claude Ambroise et Sabina Zanon Dal Bo, s’ouvre avec une image qui sont de celles qui restent. L’image d’un arbre sur le toit d’une maison :

De l’orée du bois, circonspect comme un animal sauvage qui attend la tombée de la nuit pour sortir à découvert, il regardait un hameau, le sien, et là-bas le village dans la trouée des prés. La fumée se répandait odorante dans le ciel rose et violet où les corneilles volaient par groupes, en s’appelant.

Sa maison avait un arbre sur le toit : un cerisier sauvage. Le noyau d’où il était né, un mauvis l’avait expulsé en vol et déposé là-haut il y avait bien longtemps, et les caprices d’un printemps l’avaient fait germer. Un aïeul, en effet, pour protéger la maison de la pluie et de la neige, avait mis une autre couche de chaume sur la couverture, si bien que celle du dessous s’était changée en humus, en vraie terre presque. Ainsi avait grandi le cerisier.

Tönle Bintarn, tout en regardant, se souvenait qu’enfant, après la moisson du seigle, il grimpait du côté de l’étable, là où le grand toit rejoint presque la pente de la montagne, pour y grappiller une à une toutes les petites cerises très douces et noires, avant que les merles et les grives n’y mettent leur bec. Elles étaient comme le miel et pendant des jours la teinture de leur jus restait sur ses mains et autour de sa bouche, car l’eau du Prunele n’arrivait pas à l’enlever. Mais à l’automne on remarquait le rouge pastel des feuilles, même depuis le sommet du Moor, comme une oriflamme qui ennoblissait la pauvre maison, la distinguant des autres.

p. 15-16

Tönle (prononcer « Tënle »), est un berger au début du 20ème siècle, sur le plateau d’Asiago, à la frontière entre le royaume d’Italie et l’Empire austro-hongrois. Il vit dans une maison reculée, un peu séparée du hameau du coin, posée à flanc de montagne et sur le toit de laquelle pousse, donc, un cerisier.

Des années plus tard, en 1991, dans un autre de ses grands livres, Arbres en liberté, édité chez nous dans une traduction de Monique Baccelli la même année que Histoire de Tönle mais par un autre éditeur, La Fosse aux ours (qui a publié une grande partie de son œuvre en France), Mario Rigoni Stern, consacre 4 ou 5 pages à plusieurs espèces d’arbres (le mélèze, le sapin, le pin, le séquoia, le hêtre, le tilleul, l’if, le frêne, le bouleau, le sorbier, le châtaigner, le chêne, l’olivier, le saule, le noyer, le peuplier, le pommier, l’érable, le mûrier), déployant leur description, leur histoire, leur mythologie et son propre rapport à eux. Il terminait avec le cerisier, dont il écrivait :

L’aire où il vit occupe une vaste zone eurasienne ; il pousse spontanément dans les forêts de feuillus et dans certains endroits il monte jusqu’à mille sept cents mètres d’altitude. Il aime les pentes ensoleillées et les terrains calcaires. En automne, son feuillage devient une éclatante oriflamme qui illumine les bois les plus sombres.

Est-ce pour tout cela que j’ai souhaité avoir autour de ma maison trois cerisiers domestiques et que, l’année dernière, j’y ai planté des surgeons de marasquiers sauvages ? Et que, dans l’une de mes nouvelles, j’ai voulu parler du merisier qui a poussé sur le toit de chaume d’une pauvre maison de montagne ? Je l’avais entendu raconter, et par la suite j’eus moi-même l’occasion de le voir sur une photographie de 1915, avant que la guerre n’abatte maison et cerisier. Cependant, dans les alentours, l’un d’eux est resté ; et le vieux Titta, qui aurait maintenant plus de cent ans, disait qu’il existait déjà du temps où il était encore enfant. Il est tout tordu, il a perdu son écorce, il est plein d’éclats d’obus et de balles, et pourtant il donne toujours des fruits et, cette année encore, il sortira ses fleurs, même si, quand les cerises seront mûres, aucun gamin ne grimpera dans ses branches pour barbouiller ses mains, son visage et sa chemise de jus rouge et sucré.

La vieille maison paysanne vide et abandonnée est désormais à vendre ; à sa place, on construira une résidence pour vacanciers et le vieux cerisier sera lui aussi abattu pour faire de la place aux voitures. Avec lui s’en ira un morceau d’histoire, lié à notre jeunesse. Comme dans la dernière scène de La Cerisaie, après que Lioubov Andreevna, obligée de vendre la cerisaie à un spéculateur, avant de l’abandonner, se serre contre son frère Gaev et murmure en sanglotant : « Mon cher, mon doux, mon merveilleux jardin… Ma vie… ma jeunesse, mon bonheur. Adieu !… » Et le vieux majordome Firs, enfermé et oublié dans la maison, entend de loin la hache qui s’abat sur les arbres.

p. 123-124

Sous ce toit vivent Tönle et sa femme, leurs enfants, mais aussi toute la famille, plusieurs générations. Pour subvenir à leurs besoins, il se fait contrebandier. Après une altercation avec des gardes champêtres, Tönle doit fuir, plusieurs années, et ne revient qu’en hiver, lorsque la neige accumulée retient les carabiniers loin de chez lui, profitant de ces retours au foyer pour faire un nouvel enfant à son épouse. Entretemps, il part aux quatre coins et se fait soldat, mineur, jardinier, gardien de chevaux, dans différents pays, et même colporteur d’images sacrées jusqu’aux Carpates.

Puis la guerre s’annonce, dont les signes avant-coureurs passent par les bois, les pâturages et les moutons :

Mais Tönle Bintarn faisait paître ses moutons à l’écart de tout cela ; souvent, dans sa solitude, il lui arrivait de penser à ce que lui avait raconté le charbonnier et à ce que lui avait appris la vie ; et peut-être réussirait-il – qui sait, la solitude, la montagne ? – à voir les choses et les faits qui étaient en train de se produire dans un panorama historique général qui échappait sans doute à la plupart, parce qu’ils y étaient plongés.

[…]

Finalement l’officier dit que le lendemain il lui faudrait dégager avec ses moutons et descendre dans le bois de Dhorbellele, étant donné qu’ici on ferait des tirs d’obus.

Tönle lui ayant fait observer que dans le bois de Dhorbellele le pâturage était interdit, le lieutenant répondit qu’ils étaient déjà d’accord avec le garde forestier et le maire lui-même et qu’il pouvait donc y aller en toute tranquillité. Tönle se marmonna quelque chose à lui-même – l’expression d’une pensée – persuadé que l’inéluctable était imminent : si on autorisait le pâturage des moutons dans un bois protégé et si les soldats tiraient avec leurs canons sur les pâturages des moutons, il n’y avait plus de bon sens qui tienne, et puis si tout cela se produisait ici, à la frontière de l’Autriche avec laquelle on avait un traité, il fallait bien en conclure qu’il y avait de l’orage dans l’air. Il marmonna tout cela dans une langue qui leur était incompréhensible ; seul l’un d’entre eux dit tout fort : « Mais qu’est-ce qu’il dit ce vieux sauvage ? »

p. 58-59

Quand la première guerre mondiale éclate, les proches de Tönle sont évacués loin de la frontière, le hameau est vidé de ses habitants et le plateau devient un vaste champ de bataille. Mais Tönle décide de rester, seul avec ses moutons, et d’arpenter la forêt et le plateau sans relâche, au risque d’être fait prisonnier.

Et Tönle rappelle le Elzéard Bouffier de Giono qui :

s’était débarrassé des moutons qui mettaient en péril ses plantations d’arbres. Car, me dit-il (et je le constatais) il ne s’était pas du tout soucié de la guerre. Il avait imperturbablement continué à planter.

Jean Giono, L’homme qui plantait des arbres, 1953, Gallimard, p. 22

Giono, né et mort dans la même ville, Manosque, amoureux de sa terre, la Provence, chantée dans ses livres, et qui traversa la 1ère guerre mondiale dans un régiment d’infanterie. Rigoni Stern, né et mort dans la même ville, Asiago, amoureux de sa terre, la Vénétie, chantée dans ses livres, et qui traversa la 2ème guerre mondiale dans un régiment de chasseurs alpins. Son berger, depuis sa hauteur, observe et entend la guerre, il perçoit son fracas, mais reste à distance et, comme Elzéard, poursuit son labeur :

Tönle se dressa sur ses jambes, s’appuyant des deux mains sur son bâton ; puis il entendit descendre du ciel, par-delà les montagnes, comme un bourdonnement sourd de gros insecte, suivi d’un silence absolu ; là-bas vers l’Hort surgit une lueur avec une grande fumée, après quoi il y eut une détonation à ébranler les montagnes. Il en fut bouleversé.

C’était le Grand Georges, un canon de 350 qui tirait des obus de sept cent cinquante kilos et qui avait une portée de trente kilomètres ; il venait de donner le signal de l’« expédition punitive ».

La détonation retentissait encore sur les hauteurs et dans les vallons lorsque, à intervalles réguliers, d’autres obus semblables arrivèrent sur le village, se faisant annoncer de loin par un bruissement sourd ; et ils éclataient au milieu des maisons, tuant hommes et bêtes, faisant voler en éclats les murs et les toits, allumant des incendies.

Étant donné qu’il était loin et sur la hauteur, Tönle ne pouvait certainement pas entendre les cris d’épouvante des femmes et des enfants, les appels des soldats, les ordres des officiers, mais il pouvait très bien se rendre compte de ce qui était en train de se produire au village. Il avait également observé qu’au fracas régulier des explosions, au bruit des avions qui continuaient à tournoyer comme des buses, était venu s’ajouter maintenant un grondement lointain et continu, comme d’une canonnade intense et ininterrompue. Il ne se trompait pas car vers les Vezzene l’infanterie autrichienne venait de passer à l’attaque.

Pour Tönle tous ces signaux sinistres avait un sens, il imaginait le village et ses gens sous le feu du grand canon et il se sentait habité par une révolte furieuse contre les choses et les hommes ; fumant et jurant, il poussait ses moutons vers le bois, afin d’y pénétrer au plus profond et de ne rien voir ni rien entendre.

Ce personnage libre et obstiné, toujours en retrait par rapport aux autres, y compris ses proches, femme et enfants, qu’il laisse fuir sans les accompagner, est à mi-chemin entre le planteur de chênes de Giono et le forestier Athos de Maria Stefanopoulou. Ce marcheur habite la nature, porteur silencieux de sa sagesse et de sa folie, chevaleresque dans sa fidélité à un certain idéal jusqu’à la déraison et jusqu’à la solitude, patient, fatigué, traversant l’histoire sous le couvert des bois et des bombes sans jamais quitter ses moutons :

Dans la troisième décade de mai, le soleil réchauffa les journées de façon inhabituelle pour la saison, si bien qu’une herbe drue couvrait les prés, poussant à vue d’oeil d’un jour sur l’autre. Sur les terrasses où ils étaient semés, l’orge et le seigle, les pommes de terre et le lin, l’avoine et les lentilles poussaient plus vigoureux qu’aucune autre année dans le passé. Tout cela était comme la revanche de la nature sur la guerre des hommes. Tönle, pendant la nuit, aurait pu faire paître son petit troupeau dans cette abondance laissée à l’abandon, mais c’est une idée qui ne l’effleura même pas. Il ne voulait pas non plus quitter ces lieux qui étaient les siens pour s’en aller avec ses moutons et son chien vers la plaine où les gens de sa famille et de son village étaient descendus depuis plusieurs jours déjà. Il se sentait comme le gardien des biens que les autres avaient laissés et sa présence était comme un signe, le symbole d’une vie pacifique contre la violence de la guerre.

p. 91

Rester comme acte de résistance. Souvenir de Godard, je crois, qui disait que les mots d’Elina Labourdette dans Les Dames du bois de Boulogne de Robert Bresson, sorti en 1945, étaient les seuls mots de résistance entendus dans tout le cinéma français durant la guerre : « Je lutte, je reste ».

Et puisqu’on parle cinéma, et résistance, un peu plus loin dans le texte, Tönle rencontre un lieutenant étrangement nommé Fritz Lang. L’officier lui pose des questions mais Tönle refuse de répondre. Il ne parle plus à ces gens-là. Il est donc emmené par des gendarmes qu’il connaît, et qui sont désolés de devoir l’embarquer et de le séparer de son chien et de ses moutons. Survient alors une scène cruciale :

Au cours de cet interrogatoire, comme il répondait à voix haute et avec colère, il fut entendu par son chien et ses moutons lesquels, conduits par les soldats, passaient dans la rue, sous les fenêtres, comme en transhumance. Il entendit lui aussi les moutons brailler et le chien aboyer ; se montrant alors à la fenêtre vers laquelle il s’était précipité, à la grande surprise des gendarmes et de l’officier qui l’interrogeait, il se mit à crier comme le font les bergers, tant et si bien que tout le troupeau s’arrêta, bloquant la route et le passage à un détachement d’artillerie.

Il n’y eut pas moyen de déloger les moutons et leur chien, aussi dut-on, à la fin, le faire sortir dans la rue et lui permettre de prendre la tête du troupeau : comme un roi, et avec l’escorte, il traversa la ville au grand étonnement des quelques civils et des trop nombreux militaires.

Ils allèrent ainsi jusqu’à Gardolo, mais là il fut définitivement séparé de ses bêtes et on lui délivra un reçu avec un tampon. On le fit monter dans un convoi en direction du Brenner ; on le conduisit dans un camp, à Katzenau, où se trouvaient déjà d’autres civils.

p.105-106

L’impossibilité de communiquer avec les militaires (« Mais qu’est-ce qu’il dit ce vieux sauvage ? ») comme avec les gendarmes. La facilité à communiquer avec les bêtes, le chien et les moutons, par le cri des bergers. Et l’armée bloquée par un troupeau. Voilà la résistance de Tönle, l’homme qui vivait à ce point dans les bois que sa maison était surmontée d’un cerisier.


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