‘Le Mur invisible’ (1963) de Marlen Haushofer : peu probable que ces lignes soient un jour découvertes

Andrew Wyeth, Distant Thunder (1961)

Lu dans la collection à couverture rigide d’Actes Sud « Les inépuisables », dans une traduction de Liselotte Bodo, mais plus connu sous la couverture de l’édition poche Babel, avec Jeanne sur la couverture. Marlen Haushofer, écrivaine autrichienne, née en avril 1920, il y a juste un siècle, et morte en 1970, semble avoir vécu dans l’ombre de son mari, travaillant plus ou moins pour lui, tout en écrivant de son côté. Ce livre est son plus célèbre. Elle a obtenu de bonnes critiques et reçu des prix, puis est tombée dans l’oubli, réhabilitée par les mouvements féministes.

Aujourd’hui cinq novembre je commence mon récit. Je noterai tout, aussi exactement que possible. Pourtant je ne sais même pas si aujourd’hui est bien le cinq novembre. Au cours de l’hiver dernier quelques jours m’ont échappé. Je ne pourrais pas dire non plus quel jour de la semaine c’est. Mais je pense que cela n’a pas beaucoup d’importance. Je n’ai à ma disposition que quelques rares indications, car il ne m’était jamais venu à l’esprit d’écrire ce récit et il est à craindre que dans mon souvenir bien des choses n se présentent autrement que je les ai vécues.

Ce défaut est sans doute inséparable de tout récit. Je n’écris pas pour le seul plaisir d’écrire. M’obliger à écrire me semble le seul moyen de ne pas perdre la raison. Je n’ai personne ici qui puisse réfléchir à ma place ou prendre soin de moi. Je suis seule et je dois essayer de survivre aux longs et sombres mois d’hiver. Il est peu probable que ces lignes soient un jour découvertes. Pour l’instant je ne sais pas si je le souhaite. Je le saurai peut-être quand j’aurai fini d’écrire ce récit.

p. 11,12

Une femme, la narratrice, non-prénommée, veuve, qu’on imagine avoir la cinquantaine, rejoint sa cousine Louise et son mari Hugo dans leur chalet de chasse, à la campagne, pour le week-end. Le soir, Hugo et Louise partent en voiture pour le village le plus proche ; la narratrice n’attend pas leur retour pour aller se coucher. Le lendemain matin, elle se réveille et se rend compte qu’ils ne sont pas rentrés. Bientôt elle découvre que le domaine est cerné par un mur invisible, infranchissable, et qu’en dehors de ses limites, tout semble figé pour l’éternité, arrêté, mort, qu’en somme elle est seule au monde, avec Lynx, un chien (celui de sa cousine), et bientôt une chatte, puis une vache.

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Et tout le livre, environ 340 pages dans l’édition lue, est consacré à raconter sa vie dans l’enceinte du mur invisible : le réaménagement du chalet, le travail qu’elle met en place pour survivre, cultivant des pommes de terre, s’occupant de sa vache, économisant ses ressources, seule, sans le moindre contact humain, le moindre livre, la moindre musique, avec pour unique compagnie ses animaux, d’une importance absolue, et avec la peur, quand même, toujours, du moment où elle aura épuisé ses ressources, de se faire mal aussi, la peur que quelqu’un arrive enfin.

On lit son journal rétrospectif, qu’elle a commencé à rédiger au bout de deux ans de survie en ces lieux. Et le livre se tient incroyablement et nous tient incroyablement sans qu’il s’y passe rien d’autre que le quotidien de cette femme. Gestes, marches, pensée, angoisses, joies, et maigres espoirs face à un avenir restreint… Elle parle parfois d’elle-même et de sa vie passée, de son ancien métier, de son ancienne façon de vivre, de son mari décédé, de ses filles probablement mortes comme tous les autres ; mais très peu, significativement peu. C’est un récit très répétitif, à l’image de que vit cette femme dans un éternel présent, et qui raconte toujours les mêmes gestes, les mêmes travaux, les mêmes promenades, les mêmes jeux avec le chien ou le chat, le même va-et-vient entre le chalet en hiver et une cabane perchée dans les alpages en été, les mêmes difficultés, et ce récit d’une vie répétitive limitée à peu de choses, réduite à l’essentiel et hantée de craintes, est passionnant.

En 1952, Marlen Haushofer obtint un premier succès avec une nouvelle, La cinquième année (Das fünfte Jahr), qui, semble-t-il, décrivait sobrement une année dans la vie d’un enfant nommé Marili. Raconter la vie d’un personnage sur une longue période de temps, dans sa banalité, avec ses menus événements et changements, ses retours au même, le vieillissement, l’usure, dans une écriture simple, factuelle, comme un flux terre-à-terre.

Mais tout de même, de temps en temps, il arrive que la narratrice fasse allusion à quelque chose qui s’est déjà passé (pour elle) mais qu’elle n’a pas encore raconté (car c’est un journal que nous lisons, qui suit l’ordre chronologique des jours), et qui semble terrible. Ces brèves prolepses dans l’analepse générale du récit sont autant d’accrocs dans une quotidienneté plus ou moins non-événementielle et créent l’attente autant que l’angoisse. Et on sent confusément que cette angoisse est liée à un dérèglement, une intrusion, une rupture ; une violence : un autre rapport aux choses, à la nature, aux êtres, d’une nature disons plus agressive…

Je parlais ici il y a quelques jours de Ábel dans la forêt profonde, et même si l’un est un roman d’apprentissage et l’autre un roman post-apocalyptique, on retrouve le sentiment d’une robinsonnade dans les bois et d’une vie qui s’apprend ou se réapprend et s’organise dans le rapport quasi-exclusif à la forêt et aux animaux, marquée, à un moment, par la violence des hommes.

Le Mur invisible est parfois éprouvant, oppressant, mais c’est parce qu’on a le sentiment d’être aux côtés de cette femme pendant deux ans, au plus proche de ses sentiments, ses journées, d’avoir connu ces moments dans le chalet (avec les nuits d’orage, les crues du ruisseau, la disparition des chats, la traite de la vache…), et sur l’alpage, un peu plus haut, où elle passe les étés.


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