‘Mes amis’ (1924) d’Emmanuel Bove : jamais nous ne pourrions nous entendre

Eadweard Muybridge, Walking, taking off hat, 1887

Réhabilité par l’éditeur bordelais L’Arbre vengeur, Mes amis, paru pour la première fois en 1924 grâce à l’appui de Colette, fut le premier roman d’Emmanuel Bove, écrivain de l’entre-deux-guerres, et lui valut un certain succès à l’époque, même si l’écrivain, tombé dans l’oubli des années durant après sa mort, resta plutôt modeste et discret de son vivant, qui n’aimait guère les honneurs.

Mes amis suit Victor Bâton, vétéran de guerre, qui n’a pas d’ami, aucun, et qui ne vit plus que pour en trouver un. Il habite dans une cambuse vétuste, vit pauvrement, solitaire, désespérément solitaire. L’écriture de Bove, concise, précise, déploie son sens du détail juste et touchant dans un livre découpé en parties qui portent le nom des personnages que le narrateur rencontre et tâche de conquérir, amantes ou amis, sans jamais y parvenir.

Cette fois, je n’eus qu’une idée : partir. L’injustice du sort était vraiment trop grande. Billard avait une verrue, des pieds plats et on l’aimait, tandis que je vivais seul, moi, plus jeune et plus beau.

Jamais nous ne pourrions nous entendre. Il était heureux. Par conséquent, je ne l’intéressais pas. Il valait mieux que je m’en allasse.

p.65

Le narrateur, perpétuellement blessé et déçu, est un inquiet notoire, paranoïaque, toujours soucieux de ce que l’autre pense de lui et de ce que lui-même dit ou fait.

A voir les maisons, les arbres émerger d’un brouillard jaune, on eût dit une photographie qui n’a pas été fixée. Pourtant, on sentait que le soleil percerait à midi.

Je demandai à un agent où se trouvait la rue Lord-Byron.

Le bras tendu sous sa pèlerine, il me la montra.

Je l’écoutai en me demandant ce qu’il penserait de moi si, tout à l’heure, je prenais une autre direction.

p.135

La belle comparaison, dans un roman écrit 1924, à une photographie non-fixée, renvoie à d’autres descriptions de lieux incomplets, oubliés, abandonnés, tels que les perçoit le narrateur, dont la subjectivité teinte le monde entier de mélancolie.

Un tramway vide arriva. Il avait été lavé la nuit. Les ampoules qui l’éclairaient avaient la tristesse des lumières qu’on oublie d’éteindre avant de s’endormir.

p.163

Les paysages défilent car l’homme est un marcheur, qui s’ennuie beaucoup et déambule tout le temps, craignant qu’on l’aperçoive quand il se rend trop tôt à un rendez-vous et qu’on le reconnaisse quand il y reviendra à l’heure voulue. Le regard des autres est à la fois une quête et une souffrance.

En traversant la cour, je sentis qu’il me suivait des yeux. Cela me gêna. Je n’aime pas que l’on me regarde le dos quand je marche. Cela me fait marcher mal. Je pense à mes mains, à mes talons et à mon épaule trop haute.

p.137

Tracassé donc par ses moindres faits et gestes et par l’idée de leurs répercutions possibles, Victor Bâton est pétri de peurs et de conventions inutiles (il enrage parce qu’il ne sait pas comment tuer les deux heures qui le séparent de l’heure « attendue » pour aller au restaurant, par exemple). Maladroit et hésitant, insatisfait aussi, quand les autres ne le prennent pas pour un con (parfois avec son consentement), il se débrouille pour faire capoter la relation nouvelle, son Graal. Et malgré tout, il est émouvant.

Il faut dire aussi que le livre navigue entre drôlerie (dans la langue comme dans les situations – comme quand Bâton essaie de se rendre intéressant en ayant l’air au désespoir près de la Seine pour que quelqu’un le croie au bord du suicide et s’intéresse à lui, puis finit par être entraîné par un type qui veut réellement se suicider et lui propose de le faire à deux)…

Je n’avais pas l’intention de mourir, mais inspirer de la pitié m’a souvent plu.

p.106

… et des pointes d’émotion très fortes, à travers de petites phrases qui surgissent et blessent d’un coup, comme dans Un autre ami, nouvelle antérieure au roman mais ajoutée à ce dernier par l’éditeur :

Cet inconnu, c’était presque un père pour moi. Dans sa démarche, dans son silence, je sentais une force protectrice. Même enfant, quand je sortais avec mon père, je n’avais pas éprouvé un tel sentiment de sécurité. J’avais toujours eu peur que quelqu’un ne le frappât.

p. 209

Une autre courte nouvelle d’Emmanuel Bove, Elle est morte, pourrait d’ailleurs constituer un chapitre supplémentaire de Mes amis (si l’on excepte le fait que le narrateur de la nouvelle vit avec sa mère, contrairement à Victor Bâton). Elle raconte l’histoire d’un type qui commence à fréquenter une fille jusqu’au jour où il lui rend visite chez sa mère, laquelle lui annonce que sa fille « est morte ». L’homme va donc voir le frère de la morte qui quant à lui dit qu’elle n’est pas du tout morte, qu’il a sans doute mal compris. Et le narrateur d’émettre des hypothèses pour comprendre l’imbroglio, la fin de la nouvelle le rapprochant très fort de son alter ego Victor Bâton.

Aussi me dis-je qu’il ne faudrait pas ajouter cette nouvelle au recueil Mes amis en assimilant son narrateur à Victor Bâton, mais plutôt l’ajouter en signalant bien qu’il s’agit d’un autre texte bien à part, et ainsi rapprocher, au sein d’un même livre, les deux narrateurs imaginés par Bove, comme des amis malgré tout.


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