‘L’Amour est une région bien intéressante’ (1890) d’Anton Tchekhov : j’y vivrais volontiers un an ou deux

Paru dans la collection Rouge-gorge des éditions Cent Pages, édition dessinée par SP Millot et traduction de Louis Martinez, L’Amour est une région bien intéressante (quel titre) est un recueil de lettres et de notes de Tchékhov écrites lors de son voyage depuis Moscou et à travers toute la Sibérie vers l’île de Sakhaline (sur la côte est de la Russie, où on cloîtrait les bagnards à perpétuité). Tchékhov raconte ce qu’il voit tout au long de son parcours, et dans ses lettres à un ami écrivain et éditorialiste il joint un journal qu’il tient pour lui-même et pour le publier ensuite, ce qui permet deux versions des mêmes faits, l’une spontanée, l’autre plus écrite, donnant un éclairage passionnant de son travail d’écriture.

L’Amour est une région bien intéressante. Originale en diable. Elle grouille d’une vie dont on n’a même pas idée en Europe. (…) J’ai déjà parcouru mille verstes sur l’Amour et j’ai vu quantité de paysages splendides… Comme il fait chaud ! Et que les nuits sont douces ! Le matin il y a du brouillard, mais il n’est pas froid.

Je scrute les rives à la jumelle ; je vois des myriades de canards, d’oies, de grèbes, de hérons et toutes sortes d’animaux à long bec. Voilà où il faudrait louer une datcha !

p. 92

Mélange de notes et de correspondances, le livre trouve ses meilleures pages dans celles que Tchékhov adresse à sa sœur, sa mère, sa femme ou des amis poètes, et leur raconte, sans jamais omettre de se rabaisser, son incroyable périple dans la grande Sibérie glaciale, brumeuse, grise, inhospitalière, peuplée de Moujiks forts comme des buffles et plus ou moins rustres mais aux mœurs irréprochables, de cochers goguenards et grossiers, d’exilés d’Europe, de bagnards et de chinois.

… L’Amour est un très beau fleuve ; il m’a donné plus que je n’en pouvais attendre ; il y a longtemps que je voulais faire part de mon enthousiasme, mais cette canaille de bateau n’a cessé de vibrer sept jours durant et m’a empêché d’écrire. Je suis par ailleurs tout à fait incapable de décrire quelque chose d’aussi beau que les rives de l’Amour ; je déclare forfait devant elles, je reconnais ma petitesse. (…) A gauche, la rive russe, à droite, la rive chinoise. Je puis à mon gré porter les regards vers la Russie ou vers la Chine. La Chine est aussi sauvage et déserte que la Russie : les villages et les postes de garde sont rares.

p.94

Je suis épris de l’Amour ; j’y vivrais volontiers un an ou deux. Beauté, espace, liberté, douceur. La suisse et la France n’ont jamais connu une telle liberté. Sur l’Amour, le dernier des déportés respire plus librement qu’en Russie le premier des généraux. Si vous passiez quelque temps ici, vous écririez beaucoup de très bonnes choses et passionneriez vos lecteurs ; moi j’en suis incapable.

p. 93

Avec beaucoup d’humour et d’esprit, avec son regard d’écrivain russe plein aux as habitué à son confort habituel, il décrit les péripéties terribles de son voyage en troïka à travers les routes inondées par les fleuves en crue et sur des artères impraticables, dans des barques secouées par le vent, la neige et les vagues, ou attendues pendant des jours sur les rives des cours d’eau. Il décrit aussi les paysages fascinants de ce monde hostile, la nature toute puissante de la Taïga, l’immense forêt de pins qui s’étend à perte de vue et domine tout, le lac Baïkal, puis la beauté impétueuse du fleuve Iénisseï, plus beau selon lui que la Volga, puis du fleuve Amour, donc, qui le conduit jusqu’à Sakhaline, où il part visiter le bagne pour en rapporter son témoignage et son expérience.

Et voilà ma chevauchée terminée. Elle a duré deux mois (je suis parti le 21 avril). Si l’on ne tient pas compte du temps que j’ai passé en chemin de fer et en bateau, des trois jours passés à Ekaterinbourg, de la semaine à Tomsk, d’un jour à Krasnoïarsk, d’une semaine à Itoursk, des deux jours au bord du Baïkal et des journées perdues à attendre des barques au moment des crues, on a une idée de la rapidité avec laquelle je suis allé. Je souhaite à chacun de terminer un voyage en aussi bonne condition.

p.88

Dans ce voyage vers une île étrange et effrayante, on passe d’une lettre du mois de mai 1890, où Tchékhov est sur l’Amour en direction de Sakhaline après plus de deux mois de traversée épuisante de la Sibérie, à une lettre datée de septembre où il est sur l’île et écrit à son ami journaliste qu’il a tout vu de Sakhaline, qu’il a rencontré et recensé tous les bagnards de l’île, et qu’il a de quoi écrire trois thèses non seulement sur ce qu’il a vu mais sur comment il l’a vu, et ça donnera L’Île de Sakhaline, qui constitue le témoignage de Tchékhov sur le bagne soviétique et que l’on pourra lire aux même éditions.


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