‘L’homme que les arbres aimaient’ d’Algernon Blackwood : tandis qu’ils parlaient, sa lisière s’était rapprochée

(c) Wilhelm Sasnal, Untitled, 2010

Regroupement de cinq nouvelles fantastiques de l’écrivain écossais Algernon Blackwood (1869-1951), auteur prolifique de romans mais surtout de nouvelles, à la vie mouvementée (on lira avec profit la postface de ce recueil paru aux éditions L’Arbre vengeur en 2017 dans une traduction de Jacques Parsons), assez négligé en France, que Lovecraft tenait pour le maître absolu du genre (on lira avantageusement la préface de ce cher François Bon). La traduction de l’écriture souple de Blackwood nous immerge dès les premières pages dans des récits liés par des obsessions communes et par une sourde inquiétude du paysage et de la nature.

On pourrait dire que comme Stevenson, Blackwood part de la carte — une couleur, une forme, un nom — pour ensuite explorer de fond en comble le lieu (de façon générale l’espace, son exploration, son expansion, sont au cœur de ces textes) :

Quand on quitte Vienne, et longtemps avant d’atteindre Budapest, on voit le Danube entrer dans une région désolée et étrangement abandonnée; il quitte alors sont lit pour se répandre sur chaque rive; pendant des kilomètres, la campagne se transforme en un véritable marécage où les saules nains poussent à foison. Sur les cartes, cette région déserte est figurée par un bleu qui se dégrade à mesure qu’il s’éloigne de la ligne représentant le bord du fleuve, en formant comme des vaguelettes; sur ce fond s’inscrit en large lettres espacées le mot Sümpfe qui signifie marais.

p. 21

La première nouvelle, Les Saules, dont les lignes ci-dessus constituent l’incipit, nous embarque avec son narrateur, qui descend le Danube en canoë canadien aux côtés d’un suédois de ses connaissances, jusqu’à une petite île bizarrement peuplée de saules nains, où les éléments s’animent comme pour les retenir : le niveau du fleuve monte, emportant une pagaie, tandis que le fond de l’embarcation se révèle percé, les saules, durant la nuit, semblent se rapprocher, et puis il y a cette chose qu’ils voient passer dans le courant et qui ressemble à la fois à un homme appelant au secours et à un phoque mort…

Je regardais l’immensité des eaux déchaînées; je scrutais les saules bruissants; j’entendais le vent infatigable se ruer continuellement à l’assaut; ces bruits, chacun à leur manière, faisaient naître en moi une étrange impression de détresse. Mais il y avait surtout les saules; ils jacassaient, ils bavardaient entre eux, riaient parfois, poussaient des cris aigus, soupiraient aussi – mais la raison pour laquelle ils faisaient un tel tapage appartenait à la vie secrète de la grande plaine qu’ils habitaient. Et tout cela était absolument étranger au monde qui m’était familier, ou même à celui des éléments sauvages, mais cependant favorables. Ils me faisaient penser à une multitude d’êtres provenant d’un autre mode de vie, qui étaient peut-être aussi l’aboutissement d’une évolution différente de la nôtre, en train de discuter d’un mystère qu’ils étaient seuls à connaître. Je les regardais s’agiter ensemble d’un air affairé, secouer bizarrement leur grosse tête hirsute, faisant pivoter leurs myriades de feuilles, même en l’absence de vent. Ils bougeaient à leur gré, comme s’ils aveint été vivants et ils éveillaient, par un mécanisme incompréhensible, le sens de l’horrible qui est chez moi très aigu.

p. 44

L’opposition des sensibilités des deux compères pris au piège, et celle de leurs analyses respectives de la situation, puis la manière dont le narrateur reçoit les remarques liminaires du suédois qui l’accompagne et les interprète de son côté ; la description des visions du personnage et sa perception du bruit sourd qu’émettent petit à petit les saules, ce grondement grandissant ; la façon, plus généralement, dont Blackwood personnifie la nature, et en particulier les fameux saules ; ou encore le fait que le narrateur et son acolyte finissent par se convaincre qu’ils ne doivent pas prononcer le nom de ces arbres, ni y penser, sous peine d’être engloutis, font de The Willows une merveille du genre.

Algernon Blackwood, avec une grande finesse, inclue sa méthode au récit et les dilue avec malice, avec cette idée, donc, métaphore de l’acte littéraire, attribuée au Suédois, très sensible aux énoncés performatifs et à la pensée magique, que ne pas nommer les saules est le seul moyen de leur échapper et d’y survivre :

– Chut ! souffla-t-il en levant la main. Ne parlez pas d’eux plus qu’il n’est indispensable. Ne les désignez pas par leur nom. Nommer, c’est révéler : c’est l’indice inévitable, et notre seul espoir est de les ignorer, afin d’avoir une chance d’être ignorés d’eux. […]

C’est une question entièrement mentale ; moins nous penserons à eux, plus nous aurons de chances de leur échapper. Avant tout, ne pensez pas, car ce à quoi on pense, arrive !

p. 89, 91

Dans un autre registre, l’auteur attribue son propre usage, aussi fréquent que maîtrisé, de la personnification, à son narrateur, ou plutôt aux dérèglements de sa perception et à sa subjectivité troublée, hantée, manipulée par les lieux, qui, au fond, dictent eux-mêmes l’usage de la personnification employé pour les décrire :

Tout cela agit d’une façon différente sur chacun de nous, suivant notre sensibilité et notre résistance. J’ai vaguement traduit la chose par la personnification des éléments profondément perturbés, je leur ai attribué des desseins délibérément malfaisants, des désirs de vengeance pour notre intrusion dans le lieu où ils prennent naissance. Tandis que mon ami avait tout d’abord adopté la tradition classique : nous étions entrés dans quelque sanctuaire que les dieux d’autrefois tenaient toujours en leur pouvoir, où régnaient encore les forces spirituelles de leurs fidèles, et ce qui était resté en lui de primitif avait cédé à l’attirance du paganisme.

p. 82-83

Dans un paysage où l’étrange, la menace et la peur infusent petit à petit, par le lent mouvement des frondaisons, des colonnes vivantes que sont les saules, l’impression d’une rupture avec le réel, le reste du monde, l’humanité et le connu est progressive mais bientôt totale. Le concept de réalité est même constamment mis en doute, avec, pour l’éprouver, dans cette nouvelle écrite en 1907, l’évocation du médium photographique, où l’image-preuve, testament mécanique de ce qui a été, ultime accès au réel froidement enregistré, vient, imaginairement, en butée au doute fantastique, avant les Jacques Sternberg (La Photographie) ou Richard Matheson (Escamotage) :

J’essayais de faire entrer en moi la moindre parcelle de cette vision. Je crus longtemps que ces formes devaient disparaître d’un moment à l’autre, se fondre dans le mouvement des branches et prouver par là que j’étais le jouet d’une illusion d’optique. Je cherchais partout un moyen d’éprouver la réalité des choses quand je compris soudain que la nature de la réalité avait changé. Car, à mesure que je regardais, je devenais de plus en plus convaincu que ces silhouettes étaient réelles et vivantes, peut-être pas cependant suivant les normes du biologiste ou d’une façon qui leur permettait d’impressionner la plaque photographique.

p.51
Algernon Blackwood, London, 1951; photograph by Norman Parkinson

La deuxième nouvelle, Passage pour un autre monde, évoque le voyage d’un jeune homme, Norman, vers le nord, pour rejoindre le domaine d’un homme plus âgé rencontré lors d’une partie de chasse et qui l’a invité. Il se demande les raisons de cette invitation et soupçonne la fille de son hôte de l’avoir imaginée, car il a pu discuter avec elle et se rendre compte qu’ils partageaient un intérêt commun pour l’occulte.

La sombre maison de pierre grise, devant les landes mystérieuses s’estompant dans la demi-obscurité, était exactement l’arrière-plan qui convenait. Elle était là – la femme aimée – encadrée par deux mondes merveilleux.

p. 130

Où l’on retrouve le souci de l’image composée, arrêtée, et d’un monde merveilleux coupé du monde réel. Arrivé à destination, Norman s’étonne de voir que les portes des maisons sont toutes surmontées de croix et de fétiches superstitieux, puis découvre qu’il y a un sentier dans la lande sur lequel nul ne doit marcher, que même les animaux évitent instinctivement, sous peine de disparaître, ce qui serait semble-t-il arrivé jadis à la mère de la jeune femme qui l’a convié ici. La rencontre différée du réel, d’un réel déjà vu et compassé, est de nouveau centrale :

Norman restait debout à côté de son lit, la lettre à la main ; avant même de se baisser pour ramasser le crucifix, il était déjà saisi d’une étrange conviction, d’une incompréhensible certitude : cet épisode s’était produit dans le passé. En général, cette curieuse sensation est trop indécise pour pouvoir être retenue et analysée ; pourtant il put, sans effort, pendant plusieurs secondes, l’empêcher de se dissiper. Bouleversé, il comprit très clairement que cela ne se déroulait pas dans le temps habituel, mais quelque part en dehors de ce qu’il connaissait comme tel. Cela était arrivé « avant » parce qu’il en était « toujours » ainsi. Il avait surpris cet incident au cours de son déroulement.

p. 136, 137

La troisième nouvelle, Le piège du destin, est une histoire de maison hantée. Un homme veut vendre une maison dont il a hérité, isolée dans la nature, et que l’on soupçonne d’être hantée car des gens s’y sont pendus. Il décide, pour prouver aux acheteurs potentiels qu’il n’y a rien à craindre, de passer une nuit entière dans la demeure, avec sa femme et le probable amant de sa femme, ce qui n’est pas la belle idée. La belle idée, en revanche, appartient à Blackwood, qui dissout la réalité de ses personnages sous nos yeux en démultipliant leur être conscient :

Il y avait quelque chose de changé dans la pièce, lui semblait-il ; un élément nouveau était intervenu. Ils restaient là tous les trois, écoutant le vent léger qui soufflait au-dehors, attendant le retour de ce bruit insolite ; deux jeunes amants passionnés et imprudents, un homme qui prêtait l’oreille, surveillait tout ce qui se passait dans la pièce ; c’étaient cinq personnes qui semblaient se trouver là, et non trois, car la conscience de deux d’entre elles, qui se sentaient coupables, avait quitté leur corps pour s’en désolidariser.

p. 192,193

La 4ème nouvelle est celle qui donne (presque) son titre au recueil, Celui que les arbres aimaient, texte captivant sur un homme d’un certain âge vivant avec sa femme, qui s’avère obsédé par les arbres, et notamment par ceux de la forêt en face de leur maison. Ils côtoient aussi un voisin, peintre de son état, qui parvient à restituer l’âme des arbres comme personne dans ses tableaux. Le vieil homme, dont la femme ne supporte plus les délires, a l’impression d’être appelé par les arbres, de ne plus pouvoir les quitter, qu’ils se rapprochent, le convoquent, l’embrassent et, d’une manière ou d’une autre, le possèdent déjà. La capacité de Blackwood à dessiner une géographie visuelle précise (avec cette coutumière frontière entre deux mondes, cet entre-deux que bientôt le personnage de l’épouse annulera et qu’ensuite les arbres envahiront, lentement mais sûrement), et son art subtil de la comparaison, s’expriment d’emblée :

Il se détourna soudain pour regarder par la fenêtre. Il vit cette énorme masse sombre en demi-cercle – la forêt, qui venait mourir au bord de leur petite pelouse. Le jardin bien entretenu, avec ses plates-bandes conventionnelles prenait pour ainsi dire l’aspect d’une impertinence – comme un petit insecte aux couleurs vives qui essaierait de se poser sur un montre assoupi – une mouche rutilante qui danserait effrontément au bord d’un fleuve dont la moindre vaguelette pourrait l’engloutir. La forêt et ses arbres millénaires, cet être qui s’étendait sur une vaste surface et une grande profondeur, ressemblait en effet à quelque montre endormi. Leur maison, leur jardin se trouvaient trop rapprochés de sa lisière. Quand les vents soufflaient avec violence et soulevaient les branches, comme de sombres draperies noires et pourpre… Il adorait sentir cette personnalité de la forêt ; il en avait toujours été ainsi.

p. 216, 217

Le texte, moins troublant et moins percutant peut-être que Les Saules, est par ailleurs tout aussi fascinant, et certainement plus riche, dans son évocation de la forêt (certaines pages évoquent, par leur justesse et leur poésie, celles, pourtant aux antipodes, d’un Élisée Reclus), particulièrement par la manière dont le narrateur change de point de vue, débutant sur le peintre pour assez vite passer au vieil homme accaparé par la forêt et finalement, petit à petit, mais plus longuement encore, choisir celui de l’épouse paniquée mais piquée dans sa curiosité, qui ira jusque dans les bois pour comprendre, par amour aussi, le récit trouvant ses meilleures pages dans son excursion étonnante dans la forêt et retour.

Ce qu’il y avait d’urgent pour elle, c’était de se trouver en même temps que lui dans les bois, de marcher sous les branches dépouillées de leurs feuilles comme il le faisait lui-même ; être à l’endroit où il se trouvait, même si ce devait être sans lui. Il lui était en effet venu l’idée qu’elle pourrait pour une fois partager cette horrible et puissante vie des arbres qu’il aimait, respirer avec eux. Il avait dit qu’en hiver, les arbres avaient tout spécialement besoin de lui ; et l’hiver arrivait. Son amour devait la faire participer à ce qu’il éprouvait – cette immense attraction, exercée par les arbres. Elle pourrait ainsi partager indirectement, sans qu’il s’en aperçût, cette chose même qui l’éloignait d’elle, atténuer les attaques dont il était l’objet.

p. 296

Enfin la dernière nouvelle du recueil, La Folie de Jones, raconte le parcours d’un employé conduit, par un personnage étrange, à se venger de son chef de bureau qui, dans une autre vie, 400 ans plus tôt, l’a torturé, où l’on retrouve la dispersion du personnage de Passage pour un autre monde et la redite temporelle du Piège du destin :

Parmi les choses qu’il savait et dont ainsi il ne se souciait jamais de parler ni de discuter, il y avait celle-ci : il se considérait tout simplement comme l’héritier d’une longue suite d’existences passées, le résultat pur et simple d’une pénible évolution au cours de laquelle il avait toujours été lui-même, bien entendu, mais dans un grand nombre de corps différents, déterminés chacun par son comportement dans l’incarnation précédente.

p. 336, 337

Les deux plus beaux textes du recueil sont Les saules et Celui que les arbres aimaient, très liés, mais au fil de l’ensemble du livre, qui offre un pur plaisir de lecture, le style d’Algernon Blackwood, précise, au rythme court scandé par les points-virgules, donne l’impression de s’enfoncer dans le doute et la subjectivité de personnages perdus dans le temps, l’espace, la nature et parmi les forces qui se jouent de nous, autour de nous, sans et malgré nous.


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