‘Homme invisible, pour qui chantes-tu ?’ (1952) de Ralph Ellison : un personnage de cauchemar

Njideka Akunyili Crosby, I Refuse to be Invisible, 2010
Ink, charcoal, acrylic, and Xerox transfers on paper. 120 x 84 inches. Collection of Connie and Jack Tilton. Image courtesy of the artist.

Invisible Man, lauréat du National Book Award en 53, fut l’unique roman achevé de Ralph Ellison (1914-1994), intellectuel, essayiste et écrivain, parmi les premiers noirs américains ayant écrit et publié une littérature évoquant la situation des noirs aux USA.

Homme invisible, pour qui chantes-tu ?, roman de 600 pages publié chez Grasset en 69 dans une traduction de Magali et Robert Merle, est d’une densité constante et égale, aussi puissant par son écriture que par la vision qu’il donne de son combat. Les premières lignes du prologue, inoubliable, sont un véritable manifeste, qui puise sa force dans la langue et joue immédiatement un jeu subtil avec les codes génériques du fantastique :

Je suis un homme qu’on ne voit pas. Non, rien de commun avec ces fantômes qui hantaient Edgar Allan Poe ; rien à voir, non plus, avec les ectoplasmes de vos productions hollywoodiennes. Je suis un homme réel, de chair et d’os, de fibres et de liquides – on pourrait même dire que je possède un esprit. Je suis invisible, comprenez bien, simplement parce que les gens refusent de me voir. Comme les têtes sans corps que l’on voit parfois dans les exhibitions foraines, j’ai l’air d’avoir été entouré de miroirs déformants. Quand ils s’approchent de moi, les gens ne voient que mon environnement, eux-mêmes, ou des fantasmes de leur imagination – en fait, tout et n’importe quoi, sauf moi.

Mon invisibilité n’est pas davantage une question d’accident biochimique survenu à mon épiderme. Cette invisibilité dont je parle est due à une disposition particulière des yeux des gens que je rencontre. Elle tient à la construction de leurs yeux internes, ces yeux avec lesquels, par le truchement de leurs yeux physiques, ils regardent la réalité. Je ne me plains pas, je ne proteste pas non plus. Il est parfois avantageux de n’être pas vu, encore que, dans l’ensemble, cela vous porte plutôt sur les nerfs. Et puis, aussi, ces gens dont la vision est mauvaise se cognent à vous sans arrêt. Ou même, il vous arrive souvent de douter réellement de votre existence. Vous vous demandez si vous n’êtes pas simplement un fantôme dans l’esprit d’autrui. Disons, un personnage de cauchemar, que le dormeur essaye désespérément de détruire. C’est lorsqu’un tel sentiment vous habite que, par ressentiment, vous commencez à rendre les gnons. Et, avouons-le, c’est le cas la plupart du temps. Vous êtes dévoré du besoin de vous convaincre que vous existez, réellement, dans le monde réel, que vous faites partie intégrante de tout le bruit et l’angoisse, que vous brandissez vos poings, vous lancez des bordées de jurons, et vous jurez de les amener à vous reconnaître. Hélas, l’entreprise est rarement couronnée de succès.

p. 35-36

Après le prologue, le 1er chapitre nous plonge dans une mêlée insensée. Le narrateur est un jeune noir du sud, fils d’esclaves, qui fait ses études et espère s’élever dans la société par ce moyen, quitte à courber l’échine face à toutes les humiliations annoncées et inévitables. Dès la première scène, on reste sidéré, interdit : le narrateur et quelques camarades sont poussés à se battre, les yeux bandés, comme des chiens dans une arène, pour amuser quelques blancs surexcités. Le narrateur, contraint de participer à cette scène absurde, happé par une violence inouïe et inarrêtable, s’efforce d’échapper à la folie.

On lui demande ensuite de faire le chauffeur pour le vieux doyen blanc de l’Université, ce qui va l’emmener, malgré lui, à une conversation avec ledit doyen et un noir de la périphérie qui leur explique comment il a mis sa propre fille enceinte, puis dans un bar où le doyen est à deux doigts de calancher. Après d’autres scènes sur le campus où une autre violence, celle du langage, continue son lent déploiement (voir pages ci-dessous), rapidement le narrateur, dont le nom nous restera inconnu, est envoyé à New-York pour se faire oublier après avoir mis en danger le doyen, par le dr. Bledsoe, un noir parvenu, haut placé à l’Université, et découvre, en cherchant du boulot là-bas avec une soi-disant lettre de recommandation de Bledsoe, qu’on a juste voulu se débarrasser de lui.


Puis, après un discours improvisé mais éloquent lors de l’expulsion d’un couple de noirs de leur maison, il est intégré à un groupe mixte de Harlem militant pour les droits des noirs, et de scène en scène Ellison raconte le chemin de croix de ce jeune homme qui cherche à se faire une place dans une société qui n’en veut pas ; l’évolution du personnage, on est dans un roman d’apprentissage, remettant en cause ce qu’on lui a appris, cette injonction à se faire minuscule et à accepter tous les sacrifices et toutes les brimades pour espérer un jour obtenir une place secondaire soi disant enviable pour laquelle il sera éternellement redevable à ses bienfaiteurs ; mais aussi les dessous de la politique et de la lutte militante, les manipulations, la récupération d’actions violentes par des membres infiltrés pour que l’opinion et le mouvement lui-même se retourne contre ses instigateurs, …

Dans les pages ci-dessous, le narrateur assiste à l’assassinat d’un de ses camarades, qui a renoncé à la Confrérie, par un flic, dans une scène dont l’écriture doit beaucoup à l’imaginaire cinématographique, le tout — ce témoignage de l’assassinat d’un homme noir par un flic blanc à travers un flux d’images enregistrées avec netteté et que l’on essaie d’effacer de notre esprit — prenant aujourd’hui un sens plus aigu encore.

Nous qui n’écrivons pas de romans, pas d’histoires ni aucun autre livre. Or c’est ce que précisément Ralph Ellison accomplit : écrire un roman, une histoire, un livre, pour ne plus être le seul témoin à décharge. Un livre urbain où la ville compte pour beaucoup, au-delà de ce qu’elle implique de rencontres et de réalisation de soi, à travers la Confrérie et les luttes pour les droits civiques notamment, mais par sa profusion visuelle et sonore, et comme espace mental.

Une centaine de pages avant la fin du roman, le narrateur aperçoit trois hommes élégants portant des lunettes noires et décide de les imiter. Ces lunettes, excusez pour le slogan, c’est une autre vision. Une autre vision de soi (elles donnent d’abord de la confiance au narrateur ; puis il est pris pour un autre par une jeune femme, etc.) et du monde (qui se transforme à vue, paré d’une étrange teinte verte), où le narrateur, ensuite affublé d’un chapeau, se permet une autre démarche, et voit s’ouvrir la possibilité d’une nouvelle circulation dans des rues particulièrement agitées, évoluant au sein d’une représentation sur-colorisée de la ville qui boucle la boucle de l’appel au genre fantastique dans l’étonnant voisinage du fameux film de S.F. They Live (1988) de John Carpenter (où les lunettes noires donnaient à voir, pour le coup en noir et blanc, le vrai visage d’aliens déguisés en humains) :

Je n’y voyais presque rien. Le soir était descendu, à présent, et les rues fourmillaient dans un flou de couleur verte. Je traversai lentement, m’arrêtait près du métro et attendis que mes yeux s’accoutumassent. […]

Je me retrouvai dans la rue et me dirigeai vers le métro. Mes yeux s’habituaient rapidement ; le monde se chargeait d’une intense couleur vert foncé, les phares des autos brillaient comme des étoiles, les visages avaient un flou mystérieux, les enseignes aveuglantes des cinémas prenaient un éclat doux et sinistre. Je retournais à la réunion de Ras avec une fière démarche de matamore. […]

Une foule d’hommes et de femmes s’agitaient comme des personnages de cauchemar dans un nuage de fumé vert. Le pick-up à sous beuglait et on avait l’impression de plonger ses regards dans les profondeurs d’une caverne ténébreuse.

p. 514, 516, 518

Au point de changer de façon de parler, un peu plus loin, puis, emporté par ce rêve à travers des lunettes vertes, de devenir un autre et d’être prêt à en arriver aux mains avec un homme dans un bar.

Parfois Ellison utilise un symbolisme appuyé, qui peut rappeler quelque travers du roman à thèse, mais il évite toute lourdeur pour autant, porté par une écriture dont le souffle, scandé par les points-virgules, entre celui du discoureur et du boxeur, se maintient d’un bout à l’autre au fil des pensées (nombreuses parenthèses) et de la colère aussi rentrée (il raconte son parcours vingt après) qu’hallucinée du narrateur, dans un élan romanesque marqué de séquences particulièrement saisissantes dans leur caractère à la fois terriblement réaliste et improbable, cauchemardesque, qui ne trahit jamais l’annonce du prologue.

Qui sait si, dans des fréquences trop basses, je ne parle pas pour vous ?

p. 614

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