‘Le Murmure des dieux’ (1960) de Michel Bernanos : cette sorte de gens pour qui l’aventure semble avoir été créée

Wilhelm Sasnal, Forest, 2003

Écrit en 1960, Le Murmure des dieux fut édité pour la première fois en 1964 aux éditions La Table ronde sous le pseudonyme de Michel Drowin quelques jours seulement avant le suicide de son auteur, Michel Bernanos. Il s’agit du premier volume de la tétralogie de La Montagne morte de la vie, poursuivie par L’Envers de l’éperon, republié par L’Arbre vengeur en 2018 et le diptyque formé par La Montagne morte de la vie (j’ai déjà dit mon amour pour ce roman, le meilleur de la série à mon avis) et Ils ont déchiré son image, republiés en un seul volume par le même éditeur début 2017.

Outre qu’il s’agit d’un roman d’aventure et d’exploration, on trouve de nombreux échos entre Le Murmure des Dieux et le roman qui donne son titre à la tétralogie, La Montagne morte de la vie, et ce dès le premier chapitre, avec cette évocation du fleuve Amazone qui envoûte immédiatement le personnage principal et joue le rôle d’un gouffre de perdition, comme la mer où le héros de son grand roman se retrouvait embarqué sans rien comprendre :

Le rio Amazonas devint soudain aussi rouge que le cœur d’un volcan. Le mouvement des ondes prit une teinte cramoisie et l’horizon du ciel parut sur le point d’exploser, comme poussé par une lave mystérieuse. Puis s’avança l’arc-en-ciel de la fin du jour : le rouge, le jaune, le grand violet de nuit, et tout redevint tranquille comme après un orage.

p. 23 et 24

Mais aussi l’amitié. Ici le personnage central, Eudes, ne rencontre pas un ami dans la cale d’un navire (comme le cuisinier Toine dans le roman-maître de l’auteur), mais un docteur en philosophie. Eudes est arrivé à Manaos (sic) pour être recruté comme ingénieur-conseil dans l’exploitation de bois précieux brésilienne d’un certain Gomes, officiellement du moins ; officieusement, sa mission, guidé par un indien Chavainte, sera de progresser dans la forêt où les scieries ont été abandonnées et où plus personne n’ose s’aventurer depuis que des blancs ont abattu l’Arbre-Dieu (des années avant, comme annoncé dans le prologue). Mais Eudes, qui n’était pas précisément venu pour ça, n’est guère emballé et s’apprête à faire demi-tour.

– Allons, l’aventure, que diable ! s’écria-t-il en reconduisant son visiteur jusqu’à la porte et en lui donnant une grande claque dans le dos comme il est de coutume dans ce pays.

Eudes se retrouva tout étourdi dans la chaleur moite qu’il avait un instant oubliée.

p. 28

Sauf que le gros Gomes a tout manigancé pour piéger le jeune homme et le contraindre par quelque chantage à accepter son offre d’embauche. C’est là qu’intervient le docteur Lopez, qui connaît les entourloupes de Gomes et profite en quelque sorte du malheur d’Eudes pour s’embarquer avec lui (« De toute évidence, il était fait pour cela, il appartenait à cette sorte de gens pour qui l’aventure semble avoir été créée », p. 105). Son obsession : repartir dans la forêt et retrouver la tribu indienne perdue qui le secourut d’une mort certaine lors d’une expédition antérieure. C’est dans cet espoir et bientôt par sympathie pour Eudes que le docteur Lopez s’invite dans l’aventure (« Je propose que nous ne nous quittions plus jusqu’à notre départ, c’est-à-dire que je vous offre l’hospitalité, et, si vous l’acceptez, mon amitié. », p. 58). Et c’est une bénédiction pour Eudes qui part mieux informé et que le docteur n’aura de cesse de tirer des griffes de la forêt :

« Il faut avoir vu les sous-bois de l’Amazonie pour se rendre compte que la création est loin d’être douceur : un enchevêtrement indescriptible de branches formant une voûte infinie, des racines énormes aux formes monstrueuses semblant labourer la terre de leurs doigts d’hercule, l’arbrisseau aux dents de scie, des fleurs de tous genres, diaboliques souvent par leur parasitisme, les orchidées notamment, démesurées, aux formes et aux couleurs les plus diverses : des yeux, des gueules, des langues et, si vous vous endormez dans leur domaine, vous ne vous réveillez plus, car leur parfum inodore et insidieux tue. »

p. 41
The Lost City of Z, James Gray, USA, 2017

Michel Bernanos, dans ce premier roman, profite de sa connaissance du Brésil, où il a vécu longtemps avec son père George et toute sa famille, pour poser les bases de son travail de description à travers l’évocation d’une nature inviolée, vivante et menaçante. Et l’on trouve ici les prémices des paysages hallucinés de La Montagne morte de la vie, cette île au sol de sable sang où le narrateur et Toine débarquaient pour affronter ses périls.

Qui n’a pas connu ces immenses étendues de terre, d’un rouge brunâtre de sang séché, où vivent épars des arbres nains aux troncs rabougris, aux branches tourmentées levées vers le ciel comme pour y implorer sa grâce, n’a aucune notion des souffrances de la terre dans ses propres entrailles.

p. 61

La nature sauvage est chez Bernanos un monstre, victime de ses propres maléfices millénaires, une créature vivante dangereuse et en souffrance, un tissu compliqué de formes de vie en conflit perpétuel avec elles-mêmes inaccessible aux hommes. On croit d’ailleurs reconnaître, dans l’évocation des arbres nains, les saules nains de la première nouvelle du recueil fantastique d’Algernon Blackwood paru chez le même éditeur : L’Homme que les arbres aimaient. Mais surtout, sans atteindre encore à la puissance de La Montagne morte de la vie, qui quitte définitivement les rivages du réalisme pour basculer vers Edgar Poe, on a déjà, dans Le Murmure des dieux, le plaisir de description et d’imagination de Michel Bernanos, et l’efficacité qui le caractérise quand il crée des visions limpides et fascinantes avec un minimum de moyens.

Un moment, Eudes se crut aveugle. Il avait beau écarquiller les yeux, il ne voyait autour de lui que du brouillard. « Je rêve », se dit-il tout d’abord, puis, soudain affolé, il se jeta hors de son hamac et se retrouva brusquement en pleine lumière au milieu de ses compagnons.

Ils baignaient dans une mer de brume matinale qui les faisait ressembler curieusement à des hommes-troncs. Du docteur Lopez, étant donné sa petite taille, on ne distinguait que la moitié du torse. […]

Lentement, le brouillard s’élevait. Les têtes disparurent pour reparaître aussitôt. Le soleil, comme chaque jour, eut vite fait d’aspirer cette scène de rêve. […]

Le vent chaud, surchargé de poussière, soufflait depuis des heures. Les hommes, pour respirer plus facilement, avaient noué leurs foulards sur leurs bouches, et ressemblaient ainsi à ces voleurs de grand chemin qui hantent les westerns américains.

p. 64 et 65

Ce sont parfois des choses toutes simples, mais dites avec une précision remarquable qui en font des idées visuelles marquantes, empreintes de fantastique et qui puisent sans doute, comme tend à le faire penser le passage ci-dessus, dans quelque imaginaire cinématographique. Il arrive que la description d’un phénomène apparemment surnaturel s’étende sur une pleine page, comme l’épisode de la cascade phosphorescente, mais le plus souvent, c’est par petites touches que Bernanos nous immerge dans le monde insensé de la forêt (« L’eau était si dense, en certains endroits, qu’elle en paraissait végétale. », p. 124), au point que l’Amazonie devient, pour les personnages eux-mêmes, une sorte de matérialisation physique et géographique du fantastique lui-même, le lieu tangible du principe de fiction : « Les heures s’écoulaient interminablement dans le froid, et cette ambiance de fiction leur faisait ressentir une affreuse impression d’insécurité. » (p. 119).

Tant d’événements bizarres sont arrivés en l’espace de quelques heures… Et nous n’avons pas encore pénétré dans le monde végétal proprement dit ! Que se passera-t-il, lorsque le rideau vert sera retombé sur nous ? […] Le rêve, toujours le rêve, voilà bien chez l’homme le défaut dans la cuirasse. On rêve d’aventure, et, dans l’aventure, on rêve de repos. Nos désirs n’ont pas de limites. Le grand tort de l’homme, c’est de ne savoir être seul avec soi-même, de vouloir éviter le tête-à-tête en s’enfuyant dans le rêve. Mais, ici, la balance est faussée par la présente de ce mystère sans jeu qu’est la vie dans un tel lieu ! Ce monstre vert qui s’étend sur des centaines et des centaines de kilomètres vit et nous observe sans indulgence.

p. 79 et 80.

Toute la question est alors : entre-t-on impunément dans le lieu de la fiction ? C’est la question que Michel Bernanos, avec ce premier roman, semble poser non seulement à ses personnages et à ses lecteurs mais à lui-même. Le rêve et l’aventure relèvent-ils encore du jeu quand la forêt foisonnante du fantastique déploie son corps de créature aux aguets, enveloppante et sinueuse ? Réponse de Bernanos : oui, et s’y enfoncer encore, comme il le fera plus et mieux encore dans La Montagne morte de la vie. Réponse du lecteur : absolument. Et comme les personnages de Bernanos, on a envie d’y rester.


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