‘Frankie Addams’ (1946) de Carson McCullers : je voudrais faire sauter toute la ville

Vivian Maier, VM1962W02056 – Chicago, 1962, Roller-skates (Printed 2017), Modern gelatin silver print, 12 × 12

Il y a un peu plus d’un an, je parlais ici du premier roman de Carson McCullers, Le Cœur est un chasseur solitaire, paru en 1942. J’évoquais notamment, parmi les personnages de ce roman circulant entre plusieurs personnages, celui de Mick Kelly, adolescente de 14 ans, qui passait au fil des pages de l’adolescence à l’âge adulte. Dans son troisième roman, Frankie Addams (The Member of the Wedding en version originale), écrit en 1946 et publié en français chez Stock dans une traduction de Jacques Tournier en 1974 (après une première traduction en 1949 signée Marie-Madeleine Fayet), le personnage de l’adolescente est le centre absolu du livre.

C’est arrivé au cours de cet été vert et fou. Frankie avait douze ans. Elle ne faisait partie d’aucun club, ni de quoi que ce soit au monde. Elle était devenue un être sans attache, qui traînait autour des portes, et elle avait peur.

p. 7

Art de l’incipit selon Caron McCullers, après celui très Bouvard et Pécuchet du premier roman, ici cette subordonné, « qui traînait autour des portes », si précise dans sa bizarrerie, pour nous saisir. J’avais été particulièrement touché en lisant le premier roman de l’autrice par le rapport de Mick Kelly à son père. On retrouve à peu près la même relation entre Frankie, dont la mère est morte en couches, et le sien, très absent du texte, y compris quand il y est.

– Je t’écrirai, papa.

Il allait d’un coin de la cuisine à l’autre, comme quelqu’un qui a perdu quelque chose, mais il ne savait plus ce qu’il avait perdu. Elle l’observait, et l’ancienne rancune avait complètement disparu, et elle se sentait désolée. Quand elle serait partie elle lui manquerait beaucoup. Il allait se trouver très seul. Elle cherchait comment en quelques mots lui dire qu’elle l’aimait, et qu’elle était désolée, mais, au moment où elle allait parler, il s’éclaircit la gorge comme chaque fois qu’il était sur le point d’affirmer son autorité.

– Pourrais-tu m’expliquer, je te prie, où sont passés le tournevis et la clef anglaise qui étaient dans ma boîte à outils, sous le porche ?

p. 72

Ce n’est pas le seul point commun. Il y a le Sud des États-Unis bien sûr, la chaleur, la ville, la musique, déjà si importante pour Mick Kelly quand elle partait écouter Beethoven cachée sous la fenêtre des voisins, qui naît ici et meurt au loin dans les rues, un air de jazz joué à la trompette par on-ne-sait-qui, mélancolique, arrêté brusquement avant la conclusion tant espérée par la fillette, ou ces mélodies au piano, répétitives, jouées par un accordeur aux quatre coins de la ville, qui reviennent de temps en temps. Le spectre de la guerre également, si loin et omniprésente, dont parle la radio, dont on annonçait les prémices dans le premier roman et qui touche à sa fin maintenant, imminentes chutes du troisième Reich et des forces de l’Axe, avec le poids sur l’inconscient du massacre des juifs d’Europe. Le racisme des sudistes aussi, dénoncé dès le premier roman et plus encore ici avec le personnage si fort de Bérénice, la nounou noire de Frankie et de son petit cousin John Henry. Le trio est au cœur de l’essentiel des scènes du roman, presque toutes sises dans la cuisine, tout au long de repas à rallonge, fragmentés par la canicule estivale, qui sont pour Frankie et Bérénice l’occasion de longs dialogues, donnant parfois l’impression (n’étaient les sorties de Frankie en ville, notamment en compagnie de ce soldat inconnu qui la conduira dans sa chambre d’hôtel en prévision d’une « attaque vulgaire », comme elle dit ; c’est le point de tension sous-jacent du roman) d’un huis-clos théâtral dans cette cuisine si précisément décrite (les murs tapissés des dessins étranges et inquiétants du petit John Henry, à hauteur de ses bras d’enfant) et « géographiée » (l’escalier qui monte vers la chambre de Frankie). L’autrice adaptera d’ailleurs son propre roman pour la scène en 49.

Alors, après avoir fait toutes ces choses absurdes et inutiles, elle se plantait sur le seuil de la porte et disait :

– Je voudrais faire sauter toute la ville.

– Fais sauter, fais sauter, c’est très bien. Et tourne plus dans ma cuisine cette figure d’enterrement. Fais quelque chose.

p. 37

Les conversations avec Bérénice tournent autour de l’obsession de Frankie : le mariage prochain de son frère aîné, militaire, avec une fille d’une ville voisine. Fascinée par cet événement, persuadée qu’il signera la fin de sa vie présente et le début d’une nouvelle existence, et que son frère et sa future belle-soeur évidemment l’emmèneront avec eux à l’issue de la cérémonie pour parcourir le monde en tous sens, l’adolescente fantasme, se fait un film et y croit dur comme fer. « Ils sont tous deux mon nous à moi » répète-t-elle à sa nourrice, patiente mais éreintée.

Le drame de ce mariage, qui n’est un drame que pour Frankie, s’anticipe, se déroule et passe, événement sans envergure, en trois temps, trois parties qui font de l’héroïne du roman un personnage triple : elle change de nom dans chacune des trois, d’abord Frankie, elle se rebaptise F. Jasmine dans la partie centrale, et enfin elle est Frances. Les changements de noms actent les changements en elle au gré de son passage de l’enfance à l’adolescence puis à l’âge adulte, certes, mais surtout ils sonnent comme trois personnages différents, successifs, car ce n’est pas Frankie qui décide de se faire appeler Frances dans la dernière partie, c’est la voix qui narre qui la re-baptise, et je me demande si ces trois noms distincts ne sont pas du même ordre que le passage du « je » à « la petite » au début de L’Amant quand Duras parle d’elle puis d’elle aussi, adolescente, sur une photographie, donc plus elle, ou du « je » au « elle » dans Les Années d’Annie Ernaux, selon le même principe de détachement du je écrivant par rapport au elle photographique, enfante, puis adolescente, toujours autre.

Carson McCullers en 1955, (c) Associated Press

Mais la grande force de Carson McCullers, c’est sa capacité à dire l’état d’adolescence, de cet entre-deux bouleversé où les rêves, les ambitions et les obsessions se fracassent sur la réalité, où l’image de soi se divise, se diffracte et où l’être se détache de lui-même pour s’observer d’en dehors, comme quand Frankie veut tellement revoir ce qui l’a fascinée (le passage en coup de vent de son frère et de sa fiancée à la maison, l’annonce de leur mariage), et dans les moindres détails, qu’elle demande à Bérénice de lui raconter la scène encore et encore, et de lui redire ce qu’elle a fait elle-même, où elle se tenait, ce qu’elle a dit, comment elle a réagi.

– Ca t’est déjà arrivé de voir quelqu’un et après, quand tu veux t’en souvenir, tu ne retrouves pas une image mais une sensation ?

– Qu’est-ce que tu veux dire ?

– Je veux dire…

Elle parlait très lentement.

– Je veux dire que je les ai vus. Parfaitement vus. (…) Et pourtant c’était comme si je n’arrivais pas à voir d’eux tout ce que je voulais voir. Comme si mon cerveau était trop lent pour les voir tous les deux ensemble, et tout comprendre d’eux. Et puis, ils sont partis. Tu comprends ce que je veux dire ?

p. 42 et 43

Mais aussi le besoin immédiat d’être considérée comme une adulte, de vivre des choses, de quitter la ville natale, de sortir de la prison qui la constitue.

– Je parle de cette ville.

F. Jasmine élevait la voix peu à peu.

– Il y a tous ces gens dont je ne connais pas le nom, que je n’ai même jamais vus. Et on se croise sur le trottoir, et aucun contact ne s’établit. Ils ne savent pas qui je suis, et je ne sais pas qui ils sont. Et je vais quitter cette ville maintenant, et il y a tous ces gens que je ne connaîtrai jamais.

– Mais qui tu veux connaître ? demanda Bérénice.

– Tout le monde. Dans le monde entier. Je veux connaître tout le monde dans le monde entier.

p. 160

Mais l’essentiel, dans ce roman comme dans le premier de Carson McCullers, ce sont les relations entre les personnages, et ici en particulier entre Frankie et Bérénice, qui passent leur temps à parler, surtout la jeune fille, même si la nourrice à l’oeil de verre n’est pas en reste quand il s’agit de raconter ses multiples vies, ses trois maris (tout marche donc par trois dans ce texte).

Chaque après-midi, Frankie disait exactement les mêmes phrases à Bérénice, et Bérénice faisait exactement les mêmes réponses. Et ces phrases étaient devenues comme une absurde petite chanson qu’elles chantonnaient par cœur.

(…)

Et c’était ainsi chaque après-midi. Dans le silence immobile, leurs voix s’aiguisaient l’une contre l’autre, disant toujours les mêmes phrases, et c’était pour Frankie comme des fragments d’un poème récité par deux folles.

Et ce qui est beau c’est que Bérénice a tous ces moments où elle écoute l’adolescente s’épancher, rêver à voix haute, maudire tout le monde, penser ; tous ces moments où elle lui demande de revenir sur terre, d’arrêter de délirer ou de dire n’importe quoi, quand elle ne la traite pas de folle, mais, au cours de ses élucubrations tantôt enfantines tantôt philosophiques, quand Frankie parvient à exprimer le fond de ce qu’elle éprouve, pointe une vérité ou un phénomène justes, Bérénice sait le reconnaître et en tirer le fil. Comme quand Frankie révèle un épisode vécu dans la journée au détour d’une ruelle, une vision qui a explosé au coin de son œil, l’apparition improbable d’un être absent, évanoui sitôt fixé et laissant ensuite l’impression de sombrer dans un puits : Bérénice reconnaît dans cette description l’exacte vérité d’une sensation partagée, fondamentale même dans sa vie, et c’est dans ce dialogue, plein et entier, entre une adulte et une enfant, que grandir est possible.

PS. Je ne sais pas bien quoi faire de ça, mais vers la fin du livre on trouve mot pour mot le titre de la pièce de 1985 de Bernard-Marie Koltès (les italiques sont de moi) :

Ils croisaient des routes de traverses rouges et désertes, creusées de fondrières d’un rouge plus sombre, et de vieilles baraques délabrées perdues dans la solitude des champs de coton.

p. 204

Cette remarque n’a, sans doute, aucun intérêt.


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