‘Nerrantsoula’ (1927) de Panaït Istrati : biographie, par les chiffres et par les nombres, de l’héroïne, du fleuve et de la ville.

Publié entre autres en 2009 dans la collection « L’imaginaire » chez Gallimard, Nerrantsoula est le 6ème livre de son auteur Panaït Istrati, roumain, né en 1884 à Braïla, qui exerça bien des métiers, voyagea beaucoup, parla le roumain, le turc et le grec avant de parler le français (admirateur et correspondant de Romain Rolland), qui devint sa langue d’écriture.

Nerrantsoula = un amour, pour deux, qui font trois :

— Marco, me dit mon amie (un jour qu’elle était assise sur mon lit, un de ces jours du mois d’août riches en soleil, en moustiques et en poussière fine), Marco ! Es-tu jaloux ?

En disant cela, son visage devint aussi blême qu’au moment où elle se séparait de son chien, sauvé par moi.

— Jaloux ? fis-je. Pourquoi cette question ? Et pourquoi cette angoisse ?

— Parce que je t’aime toi, toi et un autre encore !…

En entendant cet aveu, ma cervelle se renversa, le lit se mit à tourner, et je faillis écraser Léou.

— Oui, ajouta-t-elle, je vous aime tous les deux, comme un seul […]

p.36

On eût dit trois bons copains dans une partie de plaisir. Et cependant, il s’agissait de la mort. Je ne puis pas m’empêcher de rire y en pensant.

p.63

Nerrantsoula = deux bras :

Au fait, elle paraissait tranquille. Sa démarche nonchalante ; le calme de ce bon visage de vierge ; les bras (ces bras fermes comme deux serpents forts, ces bras durcis par les lourds seaux), qui pendaient dans un repos complet et tout ce corps pétri par une peine ingrate, tout cela m’effrayait et m’attirait.

p.39 et 40

Nerrantsoula = trois soleils :

Nous étions devant ma porte. Nerrantsoula faisait ses dernières courses du matin. Elle passait et repassait à toute vitesse, les joues embrasées, un soleil au-dessus de sa tête, deux autres qui tremblaient dans ses récipients pleins d’eau cristalline. A chaque passage, le coup d’oeil bref qu’elle nous jetait disait clairement : à tout à l’heure.

p.47

Nerrantsoula = cinq doigts :

— Aime-moi seul, Nerrantsoula ! Sois à moi seul !

Elle me caressa doucement avec ses doigts charnus et répondit :

— Faut pas être jaloux, Marco… C’est bête !… Tâche de battre Miou et je t’embrasserai fort, très fort.

p.50

= cinq autres doigts :

Prenant des mûres, elle les embrassait d’abord une à une, puis les fourrait tantôt dans ma bouche, tantôt dans celle d’Epaminonda […]

p.77

Cinq = aussi le nombre de façons de nager pour traverser le Danube, grand défi, et = le nombre de corps d’enfants types retrouvés sur les bords du fleuve :

Passer le fleuve — en utilisant les cinq manières de nage connues : celle du chien, celle de la grenouille, la planche, comme les « vaillants » et le « piétinement » —, toucher du pied le limon de l’autre berge et rebondir immédiatement au retour, voilà ce que tout le monde ne pouvait pas faire !

[…]

Il y en avait pour tous les goûts : des maigriots, des potelés, des blonds, des bruns, des noirauds. Et des yeux grands, et des cils longs, des paupières qui ne devaient plus jamais se rouvrir au soleil, à la lumière, au Danube méchant et aux belles amoureuses qui les attendaient frémissantes à quelque carrefour choisi par le destin indifférent.

Ces corps, nourris de polenta et de brûlants désirs, on les tirait du fleuve, parfois encore tout chauds, quelquefois bleus et déchiquetés par les écrevisses. Une mère au visage labouré par la détresse, une soeur abîmée par son ivrogne d’époux se trouvaient toujours sur la berge pour réchauffer de leurs embrassements le petit cadavre de celui qui avait donné au Danube sa suprême preuve d’amour.

p.60 et 61

Il y a la ville, Braïla = huit et deux, et 600 numéros, et dix par quatre :

Braïla, garce plantureuse qui contemple le Danube son amant, d’un oeil tantôt fiévreux, tantôt lascif, Braïla possède un plan peut-être unique au monde. C’est un éventail presque entièrement déployé. Du noyau qui fait son centre, huit rues et deux boulevards forment autant de bras qui lui enlacent la taille et la montrent au Danube, comme une offrande tentatrice, mais pour que la belle ne soit en rien gênée, quatre avenues brisent l’élan de ces dix bras, les traversant exactement comme la monture d’un éventail.

Longue, interminable, allant du fleuve au fleuve, toujours en ligne courbe et atteignant vers la périphérie leurs six cents numéros, chacune de ces dix voies portent le même nom malgré les interruptions des avenues. Toutefois, le peuple qui n’aime pas la monotonie a baptisé selon sa logique les fragments ainsi séparés par les grandes artères, ce qui a donné naissance au quartiers, nos fameuses mahala : juive, grecque, russe, tzigane, etc…

p.92

Nerrantsoula, pour revenir à elle (mais on voit déjà que ses bras et ceux de la ville, c’est =, Braïla ou Nerrantsoula = « pour que la belle ne soit en rien gênée » ; et on verra que le Danube et elle, ça va au même endroit) = cinq ans qui passent, = cent semelles piétinant et mille yeux tournés, = huit ans qui passent encore :

Et toujours nos yeux en quête d’une fenêtre ou d’une porte qui pouvaient s’ouvrir pour encadrer le minois de notre Nerrantsoula.

Cinq années !…

Nous étions maintenant des « hommes »… Grands, tous les deux… Bruns… Barbes et moustaches frisées ; et, du reste, pas mal faits. Mais comme nos regards étaient langoureux ! On eût dit deux jeunes moines désirant tristement revenir sur leur voeu de chasteté.

Ora-a-anges et citro-ô-ons !… (pauvres, pauvres de nous !) Cent fois nos semelles avaient piétiné la poussière et la boue du même mètre carré de toutes les « oulitzas », de toutes les avenues, de tous les boulevards ! Mille fois nos yeux s’étaient tournés vers les mêmes portes, vers les mêmes fenêtres… (…) car nous cherchions seulement notre belle Nerrantsoula !

p. 87 et 88

Huit ans passèrent… Huit années lourdes de toute ma fortune sentimentale….

p.141

Nerrantsoula (= orpheline sans nom qui en reçoit trois : Sacadgitza, Nerrantsoula et Anicoutsa) = 4000 francs :

— Vous n’êtes pas des clients ! Alors, quoi ? Des amants de cœur ? Je n’admets pas ça, moi, dans ma maison ! Et deux, par-dessus le marché ! Ah non, alors ! Vous m’amusez !… Regardez-moi un peu cette Anicoutsa ! Qu’elle me paie d’abord les quatre mille francs qu’elle me doit ; après, c’est son affaire si elle veut marcher à l’œil !

p.123

Tout au long du livre, Nerrantsoula, = (j’ai compté, mais j’ai pu en oublier) dix-neuf fois répété le refrain de la chanson grecque, la « chanson de la fosse » (premier titre du livre, au regret de Panaït Istrati) :

Nerrantsoula foundoti !

Nerrantsoula foundoti !

= « Petit bigaradier touffu »

Et à la fin — qu’il ne vaut mieux pas lire si pas déjà lue — Nerrantsoula = un pas :

Et elle se leva, j’en suis sûr, pour venir m’embrasser.

Elle ne fit qu’un pas dans la barque. D’un coup de bras pareil au mouvement du faucheur, Epaminonda lui enlaça la taille et disparut avec elle dans la masse noire.

Il se garda bien de remonter et de se faire ravir l’élue de son cœur.

p.160

Fin. Nerrantsoula = victime de meurtre. Assassinée par Epaminonda. Et l’on se gardera bien de souscrire au commentaire de l’éditeur, en quatrième de couverture : « C’est lui qui venge les amoureux de Nerrantsoula dont l’arrogance cruelle conduit un ballet infernal. » Quelle vision du personnage… et peut-être des femmes à travers elle ?

Nerrantsoula est une fille libre, joyeuse, courageuse, forte, puis une femme idem. Avant de raconter son enfance (formidable passage du livre, où la mère de Nerrantsoula et « son Grec » se sautent dessus tous les soirs et s’envoient en l’air comme des bêtes féroces sous les yeux de la petite, laquelle finit par échapper miraculeusement au suicide collectif orchestré par sa terrible mère et devient orpheline), quand Marco et Epaminonda, les deux ex-rivaux devenus associés et compagnons d’infortune, retrouvent Nerrantsoula dans le quartier de la fosse, des putains, et la considèrent avec un mélange de dégoût, de pitié et de tristesse, soit avec, pour le coup, une « arrogance cruelle », celle-ci les recadre comme ils le méritent :

Immobile, fumant sa cigarette, Nerrantsoula nous écoutait avec ses grands beaux yeux de charbon dont les paupières aux cils démesurément longs clignotaient comme piquées par des acides. Le visage ne trahissait rien. La respiration semblait arrêtée. Seuls, les deux doigts qui tenaient la cigarette allaient souvent toucher un instant ses lèvres.

Ainsi, elle nous laissa crier nos lamentations jusqu’à ce que nous eûmes vidé toute notre amertume. Puis, toujours immobile et nous voyant silencieux, elle murmura d’une voix à peine perceptible, mais précise, sans émotion :

Ici, mes amis, on n’aime pas ceux qui viennent vous parler si honnêtement. On ne parle pas de corde quand on a le pendu devant soi, et les pendues que nous sommes ne sont jamais complètement mortes. Et, parler comme vous venez de le faire, c’est nous pendre à nouveau : pourquoi ne jamais nous pardonner le courage d’avoir voulu être ce que nous sommes ? Est-on vraiment sûr, au moins, que nous l’ayons voulu ?

p.104 et 105

Voilà notre Nerrantsoula, voilà la Nerrantsoula du roman d’Istrati, non pas celle dont il faut se venger, celle qui « conduit un ballet infernal », non, celle dont la voix est précise, et qu’un homme, croyant devoir la posséder et ne supportant pas d’entendre cette voix, fait basculer dans la masse noire du Danube.


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